Peut-on encore chroniquer un concert de Bob Dylan ?

Peut-on encore chroniquer un concert de Bob Dylan ? Certains sont entrés dans l’histoire ou l’ont carrément balancée du haut de la scène pour la réécrire. Newport 65, Manchester 66, ceux de la Rolling Thunders Revue mais aussi pas mal d’autres goupillés dans des trous perdus mais pas pour tout le monde, où pour un soir il a définitivement changé la vie de certains. Les plus beaux peut-être car jamais enregistrés !
Il faut dire que peu d’artistes sont allés à la rencontre de leur époque et se l’ont prise de plein fouet telle une caisse se crashant contre un mur avec une telle intensité. Le problème était que pas mal de mecs à cette époque et même maintenant aurait voulus qu’il reste coincé à l’intérieur pour le regarder cramer. Le prix à payer de la légende quoi ! Rien a beaucoup changé aujourd’hui sinon quelques petites choses génantes qui font que les tabloïds attendent que la môme Britney casse sa pipe (à crack?) pour chier leur une (bien trash!). Autre temps… autres morts… heu… pardon, autres moeurs !

Mais à chaque fois tel un Benny Briscoe saoulé de coups par Carlos Monzon, il n’est jamais tombé. Un vrai Homeboy comme on dit dans le milieu du cuir et des cordes. D’ailleurs en parlant de cordes, il a toujours su rebondir dans certaines plus qu’inattendues en ce qui le concerne, surtout celles de sa guitare. Certains ont dit qu’il chantait faux mais ça ne veut rien dire quand ce qu’il chante et la manière qu’il a de le chanter sonne toujours vrai même si entre les deux à cet instant cela sonne complètement décalé. Et puis c’est vrai que Johnny Cash a l’habitude d’enregistrer avec des canards boiteux et d’imposer aux cadors des studios les plus réacs de Nashville, la présence d’un petit juif de Duluth sans intendance derrière. Le môme a été testé, bizuté et accepté à la dure mais à la loyale. Balance et réglage de potards à base de classiques de Hank Williams et de la Carter Family que les gachettes de l’époque lui balançaient dans les pattes comme autant de bolas sacrément cinglants et sanglants. Mais bon, au final, il y a pas photo, la voix brut de fonderie met tout le monde d’accord… quand aux compos entre “Girl of the North Country” et “Lay Lady Lay” et sa mosaïque d’accords extraterrestres on sent que pour lui il y aura toujours une assiette.

Beaucoup ont aussi cherchés à savoir ce qu’il voulait dire, alors que lui même en le disant, ne savait pas ce qu’il cherchait. “Moi seul est la clé de cette parade sauvage” écrivait Rimbaud sauf qu’avec lui tu te retrouves à poil sur le palier avec un serrurier déglingué forçant la porte à l’aide d’une radio de tes sentiments passés aux rayons x. Quand à son jeu d’harmo et de guitare il est surement plus proche des Bluesmen originels que pas mal de joueurs actuels qui en fait n’attendent que de brouter leurs solos au lieu de le mettre au service de la chanson. Réécoutez “Mooshine” de Sonny Boy, les phrases d’harmos n’ont rien d’une logorrhée… juste l’essentiel. Pour la gratte, son album de reprises “Good as been to see you” et ce qu’il écrit dans ses mémoires devrait pouvoir mettre tout le monde d’accord.

“Seeing things” le rejeton Jakob

Bon, pour ce concert à Toulouse, je ne m’embarque pas sans biscuits. Déjà j’écris ça la veille en m’envoyant le dernier CD du rejeton Jakob “Seeing things” sorti chez Columbia et produit par Rick Rubin. L’ours mutique et speedé qui a déjà dans ses cartons des galettes du calibre de Public Ennemy, Reds Devils, Jayhawks et Johnny Cash… que du lourd ! La première chanson “Evil is alive and well” semble toute droite sorti du disque acoustique que Tom Petty rêverait d’enregistrer, le coté Donald Duck sous tacos hallucinogènes en moins au niveau de la voix. La deuxième chanson “Valley of the low sun” est sublime et a la charge mélancolique des plus beaux titres d’un Will T. Massey, incroyable auteur compositeur interprète des années 80 qui pour son premier disque avait été produit par Garry Tallent. Tombé dans l’oubli et peut-être aussi dans pas mal d’autres choses au vu de ces dernières images volées lors d’une tournée des bars en Italie.
Un “All day and all night” sautillant permet d’apprécier le jeu de guitare tricotant, un bon petit shuffle avec l’aide des baguettes sur la caisse claire. Le chant plus sinueux fait les montagnes russes sur cette superbe compo. “Everybody pays as they go” est une magnifique ballade que la voix voilée de fin de nuit du troubadour de Jakob emmène très haut avec l’aide de celle d’une femme… Z Berg ? Du niveau de certains duos de Steve Earle. “Will it grow” a ce petit coté laid-back nostalgique qu’un Mark Knopfler dégage sur ses albums solos. Une composition très émotionnelle surtout au niveau des derniers vers de la première strophe qui semblent faire allusion a quelque chose de très personnel par rapport à Bob Dylan.

“My forefathers they worked this land
and i was schooled in the tyranny of nature’s plan
dressed in thunder a cloud came around
in the shape of a lion a hand came down…”

“I told you I couldn’t stop” est une sorte de Gospel mutant et dangereux. Une voix féminine se greffe derrière celle de Jakob Dylan tandis que quelques accords électriques résonnent comme des éclairs d’orages secs. Juste après, “War is kind” me fait penser à Peter Case… l’Américana type dans toute sa splendeur !
“Something good this way comes” constitue la bande son idéale pour une virée au bord du Pacifique ou une scène de n’importe quelle série tire larmes d’une série américaine. A chialer d’émotion ou de rires selon l’état d’esprit et le degré de… biture affiché au compteur. Un peu le genre de madeleine que Jack Johnson, le Guy Béart des surfers balance quand il lache la parafine pour le feu de camp.
Mais peut-être est-ce pour mieux nous surprendre avec “On up in the mountain” une ballade dénudée, raclant jusqu’à l’os et qui semble toucher chez lui quelque chose de très intime. Puis comme son nom l’indique (ironiquement?) arrive la dernière chanson…”This end of the telescope”.
Maintenant légitimes ou pas, certaines remarques, comparaisons, lieux communs et rumeurs ne vont pas pouvoir s’empêcher de fuser à la manière de la chronique de ce disque dans la rubrique “Blues and Country” de Marc Zisman dans le dernier Rock and Folk. Mais bon… comme cela semble avoir été écouté d’une oreille et écris avec les pieds ça ne pouvait pas donner grand chose d’autre. C’est vrai que la ressemblance est évidente sur les photos du livret et peu être même plus la façon de la camoufler sur celle de l’intérieur.
En tous les cas entre ce petit bijou et le dernier CD de John Hiatt -“Same Old Man” (un vrai diamant lui aussi sorti chez New West) quelques bières au wagon-bar et la lecture du sublime roman d’ Haruki Murakami : “Le passager de la nuit” sorti en 2004, quand je levais la tête j’eus l’impression d’être passé directement de la grisaille de la banlieue parisienne à la luminosité éclatante de la Garonne après un petit détour par Nashville sous les néons osseux de Tokyo…

Cinoche perso à Toulouse

En sortant de la gare, le soleil transformait l’asphalte en plaque chauffante. La lumière aveuglante balançait dans les mirettes de la chaux vive et la chaleur de la sueur en cascade plein les yeux. L’hôtel était situé prés de l’aéroport donc à un jet de crash du Zénith au coeur d’une zone industrielle à la Heathmiser. Par la vitre du bus, au Toulouse chicôs succéda celui bien plus trash des ruelles crasseyeuses et des cités sanglés d’échangeurs autoroutiers. Quand on traversa une ancienne cartoucherie désaffectée transformée en centre de danse Flamenco, je me dis que on ne devait plus être très loin et que ce vieux parias de Dylan qui décidément avait le chic pour choisir ses endroits. Bref je me faisais mon petit cinoche perso avec en bande son un cocktail bien déjanté de quelques uns de ces titres les plus moites entre “Romance in Durango”, “Mississippi” et “High Water” dédicacé à Charley Patton.
Le Campaniles du coin comme tous les dortoirs en chaines de la planète semblait avoir été placé au centre du trou du cul du monde sauf que là au milieu des enseignes de grandes surfaces (pas encore hélas!) flambantes neuves, des boites de composants informatiques, des magasins de moquettes discounts et du Mac Do (daube..) du coin avec son clown ricanant le long de l’avenue feuilletée par la fournaise ambiante cela tenait plus de l’anus artificiel. A la réception, une fille au regard sous cellophane et aux sourires interchangeables me tendit une carte magnétique après avoir été étonné de m’entendre dire que je venais de Paris rien que pour voir Dylan qu’elle croyait mort depuis longtemps. Au moins, elle le connaissait !
Trois plombes à tuer avant le concert… trois plombes à me dire que j’allais enfin le voir. J’avais bien sur mon petit juke-box mental déjà branché mais avec lui la carte de la nostalgie a des allures de joker à la Heath Ledger. A coups de coeur, de Blues ou de boules, la check-list n’est là que pour mieux finir dans le caniveau. Ainsi cette version de “Désolation Row” balancé tel un deguello surprenant au premier abord mais qui sur la distance devient évident. On ne chante pas :
“All there people that you mention/
Yes, I know them, they’re quite lame/
I had to rearrange their faces/
And give them all another name/
Right now I can’t read too good/
Don’t send me no more letters..no/
Not unless you mail them/
From DESOLATION ROW”

de la même façon à 67 balais qu’à 20. De toute façon aucun des artifices de l’époque actuelle ne fonctionne face à certains concerts. Remember Neil Young, Steve Earle à l’Elysée Montmartre ou Willy De Ville à la Cigale cet été. Ca ne boxe pas dans la même catégorie et au premier rang à tout moment ça peut gicler féroce. Gare au vison les pétasses… le fauve est laché. Quand un loup découvre ses crocs d’une certaine manière c’est qu’il a peur mais à partir de là cela veut dire aussi qu’il ne reculera jamais quitte à en crever. Et avec Dylan, certaines chansons sont un piège dont on ne se tire qu’en se rongeant la patte… à vif. Sinon, comment expliquer ce détachement aristocrate jusque dans la douleur de cette version de “Simple Twist of Fate” embarquée sur la même tonalité Bluesy que la reprise de Sean Costello. Sur que le Kid de Minneapolis a voulu faire sortir de son coeur le venin de cette chanson avec les mêmes souffrances et face aux mêmes démons que ceux avec et contre lesquels Dylan se coltinait à l’époque de “Blood on the tracks”.

Like a Rolling Stone

Sur scène tout se passe à l’ancienne. Les cinq musiciens tous de noir vêtus ne le lâche pas du regard et encore moins d’une semelle car derrière son piano électrique les changements de tons, les breaks et les “impros” de Dylan ne s’identifient qu’à travers une gestuelle bien particulière. Il a cette façon étrange de se pencher sur son clavier et en arrière un peu comme une marionnette dont on aurait coupé quelques fils et aussi ce geste de se passer la main derrière la nuque qui à chaque fois précède un coup de vice à la limite du casse gueule mais qui par instant touche au sublime. Rien que le break final sur “Like a Rolling Stone”, après une version démentielle où paroles et musique semblait jaillir des entrailles de ce titre telle une coulée de lave sonique, ce break final était la seule façon de boucler la boucle en beauté… à la manière d’une bagnole se crashant au fond d’un ravin façon “Thelma et Louise”.
Dans le même style les musiciens se tiennent comme si ils étaient sur la scène d’un club. Et ce n’est pas le matos constitué de vieux amplis au coeur desquels le son a ce grain irremplaçable, un peu comme pour un peintre chaque couleur a sa pâte qui ferait croire le contraire. Bonjour le boulot de l’ingé son qui tout en restituant cette proximité bosse par derrière pour l’adapter à une salle de plusieurs milliers de personnes ! Et puis voir un batteur sans casque soutenant la baraque au regard et en balançant des roulements pour remettre les autres sur les rails quand le patron change de temps ça nous change de Phil Collins.

En fait Dylan a une fois pour toute décidé de ne pas foutre la paix à ses chansons. Là ou les Stones se contentent maintenant de relever les compteurs… le style “Vous voulez Satisfaction” on va vous en donner… me voir tortiller du croupion sur “Angie” ou de la lippe sur “Jumping Jack Flash”… à moins que ce ne soit le contraire… pas de problèmes. Bon, c’est vrai que l’on ne va pas voir les Stones pour se fader leurs dernières… heu… chansons. Que celui qui peut s’envoyer deux fois de suite leur dernière merde viennent me le dire en face. Je lui offre le dernier Cabrel et l’oeuvre complète des traductions de Delanoë car parce que là ça tient de l’incurable et mieux vaut en finir tout de suite.

Pourtant il y aura toujours dans la salle le nostalgique rebelle puriste officiel diplômé d’état avec toutes les options… godets de bières, grande gueule et panoplie d’époque pour rejouer son petit Newport sur Garonne et beugler “Y’en a marre” sur une version dantesque et sépulcral de “Blood in your eyes” sauf que lui à la place du sang c’est autre chose qu’il devait avoir dedans et ce surtout dans les oreilles. Suffisait de voir tous ces mômes danser sur les coursives après avoir dés les premières notes pris les premiers rangs d’assaut quand les lumières s’éteignirent sur un titre de Big Jo Williams.
En fait Dylan ne joue pas le jeu. Il ne se cache plus derrière des masques. Peu être même a-t’il depuis longtemps oublié ce qu’il voulait cacher ou fuir à moins qu’il ne les enfilent comme autant d’empreintes d’une mémoire ou d’une innocence perdue. Et là ça peut faire très mal ; mais à quoi bon ruminer ou se cacher de choses qui n’existent plus car comme le dit un vers d’une de ses chansons: “Ne laisse jamais quequ’un te pondre un oeuf dans la tête”. Le problème pour lui est qu’une fois “jugé” inutile et balancée à la poubelle certains n’ont eu de cesse de les récupérer et de les assimiler à ce qu’il voudrait croire être le vrai Dylan.

les pûtes et les clowns

Plus livide que blanc celui de la tournée 74 n’avait rien de sacrificiel, il suffit de regarder ses yeux d’un bleu concentré comme le coeur d’une flamme de chalumeau et de se demander quand il “chante” Isis ou Sarah, poignets en croix à la Vince Taylor et doigts blanchis par la rage autour de son harmo pour comprendre que tout peut arriver avec lui sur scène. A ce stade qu’il change les paroles, les mots ou l’orchestration ne veut plus rien dire. Tout est à deux doigts de la rupture, trop fragile et trop chargé à la fois. La voix fait craquer les mots et les regards de loup le make-up. Pour se maquiller ainsi il n’y a que les pûtes et les clowns. Quand les premières titubent sous les néons, les seconds font rire de leurs chutes et pour s’en délecter il n’y a que les voyeurs et les pervers… un public quoi ! Mais dans les deux cas pas question de tricher.

Et ce n’est pas le car aux vitres fumées marqué “Rock’n Roll” qui en se glissant derrière la scène l’emmena vers une autre date de cet “Not Ending Tour” qui me fera dire le contraire.
“Times is a jet plane/It moves too fast”.

GO MAN, GO !

Paco

 

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