Le vieux qui fait valsedinguer les mômes

Les concerts

BB King au pays des vikings
BB King, 78 ans, donnait un concert dimanche 30 mai à Jelling, une petite ville au milieu sud du Danemark, côté péninsule, là où les paysages plats et verts déroulent des milliers d’hectares de champs et de prairies comme s’il ne pouvait y avoir autre chose sous le soleil, comme si depuis toutes ces années l’homme n’avait fait que défricher, labourer et élever du bétail.
• De notre envoyé spécial au Danemark

Jelling est une ville minuscule, quelques milliers d’âmes, une bourgade semée en travers des champs, une excroissance urbaine sur une peau de campagne. Ce qui n’empêche les braves habitants du coin d’organiser un festival rock, une sorte de mini-Woodstock avec plein d’artistes danois et quelques invités étrangers. Le rock danois est quelque chose de très particulier, on aime ou on passe : ce sont surtout les voix qui sont dures. Le public viking aime les gros chanteurs barbus qui hurlent et qui braillent. Ca lui rappelle peut-être les paillardises de Rollon et ses potes lorsque au milieu de Moyen Age ils fendaient les flots et les têtes en songeant au banquet d’Odin et à l’hydromel qui coulerait à pérpète dans leur gorge à l’issue d’une vie bien remplie… Bref, le rock danois, ça craint un max et faut s’accrocher. Parmi les invités du festival, BB King tenait la tête d’affiche et était programmé pour clôturer la dernière soirée, ce fameux dimanche. A tout seigneur (saigneur) tout honneur, etc. Comme je traînais dans la région, j’ai fait le déplacement pour BB.

Son band a attaqué sans lui, comme d’habitude, par un shuffle en « la » mineur un peu mou. Ca manquait de nerfs, les solos du guitariste et des cuivres avaient un côté ampoulé, c’était le règne des redites, à l’exception peut-être du neveu du King au saxe baryton (ça existe ?) qui s’est permis quelques libertés avec la syntaxe classique. Sur le moment, je me suis demandé s’il l’avait fait exprès ou si c’était par manque de maîtrise de son instrument, mais je suis un esprit très critique et je vois des défauts partout… Enfin, le guitariste a tout de même égrené l’une ou l’autre phrases qui m’ont plu, paradoxalement par la lenteur délibérée avec laquelle il les a lâchées dans l’air : j’ai apprécié cet a priori anti-vitesse, anti-démonstration. Le contraire de ce qu’on entend-voit d’habitude en concert, les guitaristes ayant pour la plupart contracté cette maladie qui veut qu’on joue toujours plus vite, pour prouver (à qui ?) son adresse et son talent, sa compétence…

Et puis BB est arrivé sur scène. Engoncé dans une veste mauve et argentée (avec des paillettes ?), il a entamé un classique, sorry j’ai oublié lequel, sur un tempo médium, tout en avouant d’emblée son âge (un crime…) et en s’asseyant. Je l’avais vu il y a cinq ans, il ne s’était assis qu’au bout d’une demi-heure : il a donc perdu une demi-heure de vitalité en cinq ans, faites le calcul, ça signifie qu’il faut quinze ans pour passer du concert debout au tout assis, CQFD, on appellera ça « la géronto-loi de BB ». King a rapidement terminé le morceau, comme s’il était pressé de passer à autre chose. Bizarre. Premier solo dans le blues suivant, zut c’était de nouveau en la, comme le premier, et rezut, son solo était quasiment le même ! Et puis le roi s’est emberlificoté les doigts dans le final, son impro sans accompagnement ressemblant plus à un fait d’armes d’un gosse qui étudie son manche qu’à un coup de patte du maître. Heureusement, le band derrière lui a réussi à récupérer le machin avant la sortie de route et à y mettre un point final enlevé… Ma première impression était donc : le roi a fort vieilli, il commence à perdre certaines pédales, mais le band derrière lui est toujours excellent et parvient à recoller les morceaux qu’ »il » aurait malencontreusement décollés.

Il est passé ensuite en « sol » mineur, je me suis dit ouf ! même si les solos restaient relativement proches (on recule les doigts de deux barrettes et on refait le même cinéma). On a eu droit par après à un morceau en « do » mineur (« The Thrill is gone », mais hélas sans le merveilleux solo de l’enregistrement original, remplacé ici par des platitudes hachées avec chaque fin de phrase « sauvée » par la batterie), à une version ultra-rapide de Caldonia en « sol » (trop rapide pour être honnête ou même audible, les parties instrumentales étant noyées dans la course et réduites à quelques notes hâtivement lâchées) puis à un happy blues en « mi » majeur (« majeur », façon de parler, de toute façon, BB finit toujours par passer en mineur dans ses solos). Ce dernier morceau était franchement marrant, mais les touches d’humour musical était signée par le second guitariste, un type dont j’ignore le nom mais au faciès de garde du corps, très typé, original. Après ça, on en est revenu au blues en « la », avec une variante : une grille d’accords plus jazz que blues pour une ballade. Ca changeait quelque peu. Le public a goûté ce moment délicat, différent, entrecoupé des gestes et mimiques de BB affalé sur sa chaise mais content d’être là, d’en être encore, d’en être toujours, d’être parmi ces jeunes Européens, de se sentir encore jeune, encore présent, adulé, admiré et même découvert par les plus jeunes d’entre nous… Enfin, j’imagine qu’il s’est dit ce genre de trucs, que ça lui fait plaisir et qu’il ne peut se passer de ces sensations, que c’est la raison pour laquelle il continue et continuera jusqu’à la tombe. La voilà ma deuxième impression, c’est qu’il est tombé dans la marmite quand il était môme et qu’il entend terminer son parcours terrestre en continuant de boire cette potion : le gars ne peut plus se passer de jouer et de faire vibrer le public, même si physiquement il n’en est plus tout à fait capable ou, disons, moins qu’avant, moins brillamment qu’avant. Même avec ses défauts, ses fins de morceau loupées et ses solos dépenaillés, il reste à même d’animer une foule, de la faire « valsedinguer » et rêver. Et ça, c’est formidable, non ? Rien à f… de mes critiques à la noix de guitariste, ce gars mérite le respect pour ce qu’il continue à faire. Chapeau bas, mesdames et messieurs, voici un grand bonhomme, un vieux qui fait danser les mômes et leur raconte des blagues de potache. Comme si le temps n’avait pas de prise sur son talent et son rôle de griot. Ou plutôt comme s’il se moquait du temps comme de l’an quarante-quatre et qu’il n’en avait rien à cirer des commémorations. La vie continue, crénom !, la musique aussi, on danse toujours sur cette planète polluée jusqu’à plus soif et on dansera encore demain quand on aura douze doigts et que des OGM pousseront dans nos narines. Vive BB, vive le futur, fuck the death et en avant la zizique !

Blind Michel

 

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