Le son de la Nouvelle-Orléans – Vol #1

Blues à lire

A l’heure où le cyclone Katrina dévastait la Nouvelle-Orléans, et l’incompétence et les erreurs de jugement de certains politiques anéantissaient toute une région, il m’a semblé utile d’écrire cet article. Certes, cela peut paraître dérisoire, mais c’est là le seul moyen en ma possession pour rappeler certains aspects de cette ville.

La Nouvelle-Orléans fût longtemps la ville la plus cosmopolite des Etats-Unis, la plus pittoresque aussi. Initialement, la France veut implanter sa domination coloniale face à l’Angleterre et l’Espagne. Stratégiquement les décisionnaires choisissent de créer un port sur le Golfe du Mexique, à l’embouchure du Mississippi, à coté du lac Pontchartrain. C’est en hommage au régent, le jeune Duc d’Orléans, que le nom de la ville est choisi. Entre 1762 et 1800, la Louisiane va être cédée provisoirement à l’Espagne. Suite au Traité de Paris, les Etats-Unis achètent la région à Bonaparte qui a besoin d’avoirs pour poursuivre ses rêves absurdes de conquêtes européennes. En dehors de la population francophone, la Nouvelle-Orléans va accueillir des gens issus de régions et de cultures différentes (esclaves d’Afrique, trappeurs canadiens, créoles antillais, marins espagnols, émigrés acadiens et européens, planteurs, indiens etc. etc.) Ce mélange va donner une personnalité bigarrée et cosmopolite, visible dans la vie quotidienne, aussi bien dans l’architecture, que la cuisine, le langage, la musique et aussi la façon de vivre. La situation des noirs à la Nouvelle-Orléans durant la période de l’esclavage est quelque peu particulière : nombreux sont ceux qui savent lire et ont appris à compter et à écrire ; une petite bourgeoisie noire va même se développer dans la ville.
Au début du XX eme siècle, la musique locale est un point de rencontre où l’on retrouve les rythmes africains, la culture antillaise, la mélodie d’Europe, et la musique militaire. Au début des années 1900, la Crescent City doit sa réputation musicale au quartier de Storyville, situé au nord de la partie française entre Robertson et Basin Street au sud. Dans ce quartier, les nombreux bordels accueillaient principalement des pianistes, les petits orchestres de jazz jouaient dans les rues, faute de place. En 1917 Storyville est fermé et les musiciens locaux vont s’expatrier dans les grandes métropoles, principalement à New York, Chicago et Kansas City.
Pendant l’entre deux guerre, la ville perd de son importance, les principales maisons de disques s’installant dans les grandes villes du Nord. Cependant la ville et ses musiciens arrivent à garder une certaine originalité, un son et des rythmes multicolores grâce aux fêtes du Mardi-gras, aux enterrements, aux pianistes de boogie-woogie, au Blues sans oublier les parades cuivrées et diverses fanfares.

Tout de suite après guerre, Henry Bird permet de raviver la flamme musicale de la ville, c’est sous le nom de Professor Longhair qu’il va se faire connaître, mais il faudra pour cela qu’ Herb Abramson et Ahmet Ertegum l’enregistrent pour le label Atlantic pour que sa réputation dépasse les frontières. Mais c’est aussi grâce à un ancien arrangeur et trompettiste de Duke Ellington, Dave Bartholomew que l’on recommence à s’intéresser à la ville. Il va s’occuper de la direction artistique du label Imperial, et découvrir de jeunes talents. En 1949, Bartholomew enregistre Antoine Domino qui va rapidement se faire connaître sous le nom de Fats Domino. La ville dispose également à partir de 1946, d’un studio un peu particulier, puisqu’il peut se transporter dans toute la région. Cosimo Massata est effectivement le propriétaire des studios JM. Malgré des méthodes presque artisanales cet ingénieur du son parvient à obtenir un son incroyable où les cuivres et la grosse caisse sont mis en valeur, parvenant à restituer la rondeur des percutions et les rythmes et la folie des cuivres. Les clubs locaux (le Tijuana, le Hit Hat, le Dew Drop, le Tipitina, et le Nitecap) sont très actifs et permettent aux musiciens de pouvoir se produire sur scène.
Entre 1952 et 1954, le label LA Specialty enregistre Lloyd Price et Guitar Slim avec l’aide des musiciens de Ray Charles pour ce qui va devenir un standard « The Things I Used To Do ». Bien qu’étant originaire de Georgie, Little Richard va apporter un immense succès à la ville avec « Tutti Frutti » en 1955. Ce titre est une composition de Dorothy Labostrie, qui est originaire de la ville, et dans lequel Richard est accompagné par la crème des musiciens du crû (Huey Smith au piano, Lee Allen, Red Tyler, Earl Palmer et du guitariste Justin Adams). Puis le monde musical va être balayé par une vague appelée Rock’N’Roll. A la fin des années cinquante, les studios de la Nouvelle-Orléans sont trop modestes et les artistes ont d’énormes difficultés pour s’imposer ailleurs. L’expansion de certaines compagnies de disques (Fury, Roulette à New York, Duke à Houston, Stax et Volt à Memphis) va contribuer à ce que certains musiciens locaux puissent s’imposer dans le reste du pays.
En 1960 c’est au tour du producteur, auteur compositeur, chef d’orchestre Allen Toussaint de créer le label indépendant Minit qui va exercer une influence considérable sur la scène locale et internationale. Aaron Neville y débute sa carrière. En 1965, Toussaint fonde deux nouveaux labels (Sansu et Tau Sea) qui vont enregistrer entre autre Betty Harris et Lee Dorsey. C’est l’époque ou la ville va connaître quelques bons succès grâce à James Booker (Gonzo), Ernie K Doe (Mother In Law), Barbara George (I Know), Joe Jones (You Talk Too Much), Lee Dorsey (Ya Ya). Ceux-ci parviennent à obtenir des places hautes perchées dans les classements des charts, aussi bien dans les catégories RnB que Pop. Durant la décennie suivante la Nouvelle-Orléans connaît encore quelques beaux succès avec Irma Thomas , les Dixie Cups (Iko, Iko), Lee Dorsey, Aaron Neville (Tell It Like It Is), mais c’est encore une fois le manque de structures adéquates qui empêche d’exporter le son de la ville. Malgré quelques bons enregistrements (The Meters, Dr John, Chocolate Milk) c’est curieusement des artistes partis tenter leur chance ailleurs, qui vont connaître la renommée avec les enregistrements de King Floyd et Jean Knight pour le label Malaco au Mississippi. En 1974, c’est le Trio La Belle qui va connaître une consécration mondiale avec « Lady Marmelade » et son célèbre refrain chanté en Français. Il s’agit là d’une magnifique récompense pour Allen Toussaint qui a tant œuvré pour la musique locale.
Cependant ce véritable carton met l’accent sur le fossé qui sépare les artistes locaux et les goûts du public. Au milieu des années 80, le label Black Top s’efforce de faire découvrir de nouveaux talents, ainsi que d’anciennes gloires locales. Le suicide d’un des frères Levy semble avoir mis un terme à cette belle entreprise.
Mais désormais, ce sont souvent des artistes venus de loin qui viennent trouver le succès à la Nouvelle-Orléans (ZZ Hill, Etta James, Boz Scaggs, Paul McCartney et les Wings). Si le son et les rythmes de la nouvelle- Orléans restent prisés par les artistes « étrangers » , il faut admettre que l’évolution de style et de tendances ne permettent pas de savoir si la ville pourra retrouver une seconde jeunesse. Je reste toutefois assez optimiste sur les capacités de cette métropole, ainsi que ses voisins louisianais du Swamp Blues, à pouvoir de nouveaux faire parler d’elle musicalement. Le son bigarré et une certaine nonchalance méritent bien mieux.

(à suivre)

Le magazine : www.offbeat.com

Sources : Jeff Hannush (The Soul Of New Orleans) – David Nathan (The soulful Divas)- Sébastian Danchin (Encyclopédie de la Soul)- Divers périodiques (Soul Bag, Living Blues, Blues & Soul) Le choix des très rapides portraits n’a rien d’emblématique, c’est une sélection spontanée d’artistes plus ou moins connus aux facettes variées.

 

les 5 derniers articles de kingbee

0 Commentaires

Laisser une réponse

Contact

We're not around right now. But you can send us an email and we'll get back to you, asap.

En cours d’envoi
DOCTEUR BLUES © 1998 © 2016

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?