Le blues du pauvre blanc

British Blues

Cette étendue d’eau boueuse, ce n’est pas le delta du Mississippi, c’est la Humber. Ce n’est pas Memphis, c’est Hull, et Harry s’en désole. C’est un pur, un passionné, c’est notre conscience, c’est la voix de l’authentique. Il a une National et il a aussi une dobro, et il sait qu’il ne faut pas confondre.

C’est un apôtre du blues, Harry, et il n’est pas heureux. Assis sous la grande glace qui orne le mur du fond de ce bar où nous tenons notre état, il explique aux profanes : “Qu’est-ce que c’est que le blues ? On ne sait pas très bien. Y en a qui disent que Clapton joue du blues. C’est pas du blues, ça. Ce que moi je fais, c’est pas du blues. C’est une pauvre imitation, jouée par un blanc.”


Stephen et son Ibanez Roadstar II

Voilà le coeur du problème. Pour jouer du blues, il faut être noir et habiter un taudis au bord du Mississippi, et de préférence pas plus tard que 1930. A la rigueur, Chicago dans les années quarante. Mais la peau noire et le statut d’opprimé sont essentiels…

Je conteste.

Non, je ne nie pas les origines du blues, oui c’est une musique qui a ces racines dans les générations d’injustice et de misère. Mais le blues a dépassé ses origines. Vouloir limiter le vrai blues à ses premiers créateurs et à leurs situations géographique et sociale, c’est nier au blues son droit d’exister et d’évoluer. Refuser de croire que le blues peut être une forme musicale de plein droit, qui vit et qui bouge, c’est condamner les successeurs des premiers créateurs à n’être que de stériles imitateurs.

Mon fils n’est pas Autrichien et il n’est pas né au dix-huitième siècle. Mais il a parfaitement le droit de jouer du Mozart. Dans ma jeunesse hélas si lointaine je fréquentais une belle fille (vous le direz pas à ma femme, hein?) qui se destinait à une carrière de cantatrice (elle a pas trop mal réussi, merci pour elle). Sa formation comprenait des cours d’italien et d’allemand, pour qu’elle puisse convenablement chanter les opéras en version originale. Fille d’ouvriers de l’Est londonien, on l’acceptait pourtant comme interprète valable du monde fragile et frivole de l’opéra. Pourquoi nous autres, on chanterait pas le blues?

Un genre artistique naît d’un milieu et d’un moment, c’est entendu. Mais il n’y reste pas attaché, sans quoi il meurt. Un genre musical qui réussit devient universel. Comme toute autre forme artistique, c’est un langage, et en suivant les règles de ce langage, en utilisant sa grammaire et son lexique, on peut exprimer ce qu’on veut dans ce langage. Le propre du blues, ce sont ses douze mesures sur trois accords, ce sont ses gammes avec notes altérées, c’est sa strophe de trois vers.

Avantage pratique et non négligeable, on peut rassembler un nombre indéterminé de musiciens au hasard et leur donner comme consigne “douze mesures, en sol, 1,2,3,4”. Il en sortira quelque chose qu’on pourra écouter avec plaisir, et ils auront plaisir à le jouer. Croyez-en mon expérience: on fait ça au moins une fois par semaine.

Mais le blues offre aussi au créateur un moule dans lequel il peut couler du nouveau et du sien. On reprend le vieux et on fait du neuf. Quand je chante que ma mère se mettait à genoux pour me prier de quitter mes mauvaises habitudes, je me sens engagé, c’est assez près de la vérité. Mais quand au lieu de reprendre “Sporting Life” ou telle autre une vieille chanson, je chante que ma vie est faite de bars enfumés, de femmes grincheuses, de guitares d’occase, que je n’avais jamais rêvé des étoiles, que je me fais vieux maintenant et que je compte les cicatrices que la vie m’a laissées, c’est autre chose. J’apporte au vieil édifice du blues une pierre neuve.* J’innove en remplaçant la répétition du premiers vers par autre chose, et j’ai la satisfaction d’avoir fait quelque chose à moi, et de l’avoir fait en suivant une discipline. C’est toujours du blues. L’art naît de contrainte et meurt de liberté, disait l’autre. Dans le blues, on trouve la contrainte de la forme fixe, et la liberté d’improviser qu’elle confère. Toujours vieux et familier; perpétuellement renouvelé. C’est ça le blues.

Harry peut faire ce qu’il veut. Et je continuerai à l’écouter. Pour le plaisir, mais aussi pour apprendre, et prendre ce qui me convient dans ce qu’il fait et me l’approprier. D’ailleurs vous pouvez vous procurer les K7 et les CD de Harry auprès de mon copain Steve Swales. Allez voir son catalogue sous
www.filbert.force9.co.uk

*Le texte anglais, c’est :
I lead a life of smoky bars
Pissed-off women and second-hand guitars
I never dreamed of reaching for the stars
Now I’m growing old and counting all my scars

Stephen F Noreiko

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