Harry répond…

Relire l’article initial…

Quand j’ai lu ce texte la première fois, je l’ai trouvé flatteur. A le relire, je le vois autrement :
La critique n’est pas obligée de flatter son sujet, mais elle devrait au moins être fidèle aux faits, et si elle prête à son sujet un discours, ce discours devrait ressembler à ce que le sujet avait essayé de dire, ou avait peut-être même réussi à dire. Et puis, parler d’enregistrements que j’ai faits il y a plus de dix ans, enregistrements qui n’ont jamais fait l’objet d’une distribution sérieuse, et qui depuis cinq ans n’ont pas connu de distribution du tout, c’est pour le moins bizarre. Ce qui semble être passé inaperçu, ce sont deux CD actuellement disponibles, et dont le journal Making Traditional Music a dit du bien. Ils figurent d’ailleurs dans le catalogue des musiques traditionnelles vendues par ce journal.

Je ne vois pas comment on aurait pu deviner, en me voyant sur scène, que j’étais malheureux, mais je vous assure que ce n’était pas parce que je ne me trouvais pas dans le Mississippi ou à Memphis. Et quand on dit que j’explique aux ignares, je ne peux que penser que ce mot d’ignare est censé représenter mon point de vue à moi. Comment on arrive à cette conclusion bizarre, je ne comprends pas. Telle n’est pas du tout mon opinion.
De la même façon, on suggère que je crois non seulement que la musique d’Eric Clapton n’est pas du blues, mais que personne ne peut jouer du blues sans avoir la peau noire, habiter un taudis, et être victime d’injustices, tout ça avant 1930. Force nous serait donc de conclure, sur la base de mes prétendues opinions, que Blind Lemon Jefferson, qui avait sa voiture avec chauffeur, ne pouvait pas être un authentique bluesman.

Ce qui paraît poser problème ici, c’est une compréhension valable de ce que c’est que le blues, et à quel point le blues est lié aux souffrances des Noirs américains. Pour ce que ça vaut, mes opinions sur ce point nous inviteraient à considérer d’autres genres traditionnels. Pour la plupart, les musiques traditionnelles que j’écoute parlent de tragique, de la tragédie de la mort, de l’amour, de la pauvreté, de l’injustice. A mes oreilles, la musique chinoise est d’une tristesse lancinante, mais belle et prenante même sans comprendre les paroles. Les Noirs n’ont pas eu le monopole de la tragédie. Et je ne pense pas que Charley Patton ait passé trente ans de tournées à travers le Mississippi à répandre pleurs et tristesse.
A votre avis ?
Et une définition du blues ?
Pour commencer, les musiciens de la rue, qui chantaient et jouaient du banjo à Congo Square au début du dix-neuvième siècle. Ensuite, les champs du sud, les cris scandés, puis les grandes plantations, où nos oreilles auraient trouvé les chansons et ballades dissonantes et boiteuses. De même, dans de nombreuses églises différentes, la tonalité et le rythme des cantiques étaient altérés. Vers la fin de ce dix-neuvième siècle on pouvait entendre le chant de la liberté joué avec les instruments dont les armées ne voulaient plus après la guerre entre les Etats, quand marches, quadrilles, rags du Sud d’avant la guerre étaient repris. En parallèle, et comme le banjo cédait la place à la guitare espagnole apportée par les Mexicains, voici venir ce que nous pouvons commencer à reconnaître comme le blues de la campagne. Mais après encore un siècle, l’histoire était loin d’être finie, car devaient suivre encore le jazz de la Nouvelle-Orléans, les blues classiques des vaudevilles, le déclin des blues de la campagne et les débuts du blues urbain. Et comme le jazz de la Nouvelle-Orléans se transformait en swing et le swing en be-bop, de même le blues urbain s’électrifiait pour donner naissance au Rhythm&Blues. Et ce n’était toujours pas la fin et le défi du free jazz fermait la boucle avec un jeu aussi libre et spontané que ces cris des champs, remontant jusqu’à la lointaine Afrique.

Ce qu’il y a de commun à toutes ces formes; c’est très simple : toutes ont été créées par des Noirs américains, et toutes ces formes musicales qui ont vu le jour au cours du vingtième siècle trouvent leurs racines et leur inspiration dans le blues. Peu pourtant se réclament du blues en douze mesures.

La forme de la ballade européenne ressemble à :
di da / di da / di da / di da /
di da / di da / di da /
di da / di da / di da / di da /
di da / di da / di da /

C’est cette versification qu’on retrouve dans les cantiques du Livre de prières de l’église anglicane. Mais personne n’aurait l’idée d’appeler ces chansons ballades ou cantiques en quatorze mesures. Quelle contrainte à la création si tel était le cas.
Est-ce que nous croyons vraiment qu’une structure aussi simple était tout ce dont les Noirs étaient capables ? Mais allez donc écouter des chanteurs comme Charley Patton, Blind Lemon, et tant d’autres qu’on ne saurait énumérer ici.
Peu entre la quarantaine de chansons enregistrées par Patton rentrent dans le carcan des douze mesures, voire aucune d’entre elles. Certaines chansons ont des vers ou des couplets de longueur variable, ou vont jusqu’à dix-huit mesures.
Il est vrai aussi que beaucoup de ces artistes font peu de cas de la ronde ennuyeuse des accords qui passent de la tonique à la sous-dominante, puis à la dominante. Ce n’était pas seulement pour éviter la répétition : beaucoup des vieux blues étaient bâtis sur un seul accord. Non, la raison en est plutôt que le sens mélodique africain du blues s’accommode mal des règles européennes de l’harmonie, règles qui à la limite pourraient annuler l’africanisme présent dans tout le jazz, le blues, le gospel.
Bien entendu, les gens comme Patton ne raisonnaient pas de cette façon érudite, mais ils l’avaient senti, et ils jouaient avec une expressivité dont je ne serais pas capable, et vous non plus. Et des musiciens tels que Charlie Parker, Ornette Coleman, John Coltrane, Charlie Mingus l’ont compris aussi, bien sûr.
Pour en revenir à Eric Clapton. Entre beaucoup d’autres musiciens de rock, il a découvert, bien tardivement, la structure en douze mesures. Certains l’ont étendue, l’ont orchestrée. Ce qu’ont fait les plus connus, c’est un beau paquet de fric, car, étant, comme Elvis, blancs, ils ont pu la vendre à un public de Blancs. Pour les Noirs, exception faite d’une petite minorité, dont Jimi Hendrix, cela n’a pas été possible. Même Hendrix, comme tant de jazzmen noirs avant lui, a dû quitter les États-Unis pour réussir avec une musique qui devançait de si loin ses rivaux blancs. A noter aussi que Hendrix n’a pas souvent joué des blues en douze mesures, et c’est pour cette raison qu’on l’a rangé avec les chanteurs de rock. Encore une fois, le racisme est évident :
le rock blanc est varié et stimulant, mais le blues ne peut dépasser les limites de ses douze mesures.
Il n’y a pas de mal à ce que des musicos se rassemblent pour improviser sur un thème quelconque de leur invention. Tout ce qui peut enrichir l’expérience musicale est forcément une bonne chose. Evidemment, quand on se produit en public, il faut s’attendre à ce que les réactions puissent aussi être négatives. Et, à mon avis encore, le boeuf sur douze mesures, de nos jours, surtout en public, c’est tout de même un peu ringard. Mais j’en ai peut-être trop entendu dans ma vie. C’est certain que j’encourage toujours les jeunes, formés disco et techno, à faire autant que possible de la musique eux-mêmes en vrai. A ce niveau-là, le boeuf rock ou douze mesures, ça peut être pas trop mal.

Je ne saurais me prononcer sur la question de savoir si on devrait ou non apprendre des menuets de Mozart ou autres, ou ce que ça pourrait signifier de le faire, sinon qu’apprendre à faire la musique, à chanter ou à jouer d’un instrument, c’est forcément un bien. Et il vaut mieux le faire mal que pas du tout.

Harry Gurevitch

 

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