Steve Earle / Allison Moorer à la Java le 05-02-08

Il y a des signes qui ne trompent pas. C’était la même pluie dégueulasse que pour le concert de Kelly Joe Phelps l’année dernière, le même vent tiédasse et gluant comme un sirop de poisse, les mêmes reflets glaireux des néons maculant l’asphalte, les capots des bagnoles et les devantures des vitrines à la manière de giclées de sang une feuille d’abattoir. De République au 105, rue du Faubourg du Temple, à cette heure, j’avais l’impression de zoner dans un quartier en guerre juste avant que la boucherie reprenne… Embrouilles de junks s’engueulant sous une porte cochère tandis que la gonzesse de l’un deux grelote de manque en se foutant de savoir avec lequel elle va partir… du moment qu’il ait la came. Gangs de chebabs aux regards émaillés de colère et de mépris grillant leurs clopes et leurs derniers neurones en se prenants pour Tony Montana tandis que sur le trottoir d’en face un autre posse déboulant de la Rue L’Orillon se joue le leur de cinoche comme si ils sortaient d’un polar de Ringo Lam.
Bref une ambiance à ne pas laisser son bourrin dehors pour n’importe quel fan de Country sans l’avoir attaché avec un antivol à un horodateur. En revanche pour l’ami Steve en parfaite adéquation avec son dernier CD “Washington Square Serenade” mais aussi avec ses périodes destroy du passé quand il errait rongé par la came dans le ghetto, vendait ses grattes, collectionnait les flingues et ne pouvait écouter que du rap hard-core. Lisez la première nouvelle de son receuil “Les roses du pardon”… tout y est mais surtout tout y est impitoyablement décrit sans pathos et affronté sans complaisance. Pas le style de la maison surtout quand celle ci est un pénitencier ou toutes ses merdes l’avaient envoyé avec juste ce qui lui restait de peau et de tatoos sur les os et les cordes vocales bousillées.
De cette période je garde le souvenir du concert kamikaze qu’il avait donné au New Morning. Les Dukes à l’époque étaient imprenables, personne ne leur arrivait à la cheville ou plutôt à la tige de la mexicaine… ha la slide de Bucky Baxter, la guitare au lance flammes de Zip Gibson, les nappes d’orgues vénéneuses de Ken Moore et le tir de barrage derrière de Graig Wright aux drums et de Kenny Looney à la basse. Ces mecs foutaient les foies. On peut d’ailleurs avoir une idée de cette tornade dans le live injustement sous estimé “Shut up and die like an aviator” et une vidéo live de “Copperhead Road” sur You Tube. Quand à Steve Earle, le tranchant d’un rasoir dans le regard, il envoie tout à l’arraché et ce aussi bien au niveau du coeur, des nerfs, des tripes que des cordes vocales. Et que dire de son album “The Hard Way” cet astre noir à la violence insensée.
Bref, il allait droit dans le mur ou plutôt entre quatre.

Puis il y eut les albums que certains prénomèrent pour ne pas trop se fouler, d’albums du rachat, de la rédomption, de la renaissance ou je ne sais plus trop quelle connerie qui me donnait l’impression de feuilleter un bulletin paroissiale.
“Train A Comin” d’abord, ce joyau acoustique ou pour moi se trouve un des rares exemples de reprise dépassant l’original…”Tecumseh Valley” de l’immense Town Van Zandt. Puis “I Feel Allright” qu’il présenta à l’Elysée Montmartre. Sans les avoir entièrement vaincus, l’homme se dressait face à ses démons, c’est à dire lui même et les affrontaient au corps à corps. Bourbon et électricité pure. Corps déformé et versions rageuses de ses nouvelles compos. Une tuerie! Enfin et encore au New Morning il y a quatre ans déjà entre “Jerusalem”, “Revolution starts now” et “Washington Square Serenade”… ces trois heures de démence électrique pour les titres les plus durs et d’émotions dénudées à l’image de ces ballades qui dés la première écoute résonnent comme des classiques. Et que dire de la beauté de cette scène quand au cours de la première partie assurée par Allison Moorer, il se glissait timidement derrière elle pour l’accompagner à la mandoline.

Un carré d’année plus tard en pognes, c’était donc à “La Java” qu’il revenait nous rendre visite pour deux soirs. Sur scène une paire de micros se dressaient face au public assis par terre pour les premiers rangs, le cul vissé sur des chaises pour les suivants et entassés debout, appuyés à la diable sur les banquettes rouge sang poussées le long des murs pour les autres. Bref un petit coté arty-folkeux à la Greenwich Village jusque dans l’affectation légèrement pédante de certains spectateurs qui si le cuir était de sortie n’en avait pas oublié d’être bourrin version bobos. Les clichés ont la peau dure… country… pas country… grossi depuis la dernière fois… pas grossi ! Il y en a même qui commençait à se plaindre de son retard… qu’ils allaient louper le dernier métro et que décidément il n’y avait pas un endroit correct ou bouffer dans ce quartier. Bullshit! Mais moi c’est à pinces que je traverse Paris pour le voir et même frits dans l’huile de vidange que je m’envoie mon frites-kébab si j’ai les crocs. Lui les crocs, il les avaient.

Après une première partie assurée par Allison Moorer dont la voix étonnante d’aisance, de profondeur et de volume contraste avec la… hum!… légèreté de son jeu de guitare et une certaine monotonie dans le répertoire, Steve Earle prit les choses en main. Guitare à six coups, banjo, douze cordes, mandoline et national jonglèrent entre ses mains et s’en prirent plein la gueule durant plus de deux heures et demi. Ce mec attaque ces cordes comme un aigle sa proie, ne lâche jamais la mélodie et vous arrache le coeur avec.
Il ne faut pas oublier qu’il a été biberonné au sirop de juke-box Country, Rockab’ et Bluegrass, sevré à l’irlandaise à coups de rasades Tex-Mex et cautérisé à vif au Rap hard-boiled le plus brutal. Dans tous les cas… une affaire de chansons, d’histoires à raconter mais au niveau du vécu et qui vous amène dans le film, à l’intérieur de là où elles cherchent à vous emmener.
Ainsi cette version sépulcral de “Billy Austin” où chaque accords claquaient comme une porte de cellules à l’aube. Mais aussi le fatalisme rageur de “Rich Man’s War” où il balance que les guerres des riches sont toujours faites par les pauvres.
Débutant par “Guitar Town” la première partie passa en revue tous les classiques. Ironiquement clos par “Tennessee Blues” dont un couplet dit :
“…stranger in my mirror lines around my eyes
string around my finger but I don’t remember why
don’t remember why, don’t remember how
goodbye guitar town…”

Ensuite lui succéda la période actuelle, scratchs et beat box au cul du dernier album. Le plancher commençait à souffrir… putain qu’est ce que ce mec dégage la plupart du temps sans dire un mot, les yeux ailleurs sauf quand il balance à quelqu’un dans le public ce regard de loup assez terrifiant. Dans la même catégorie je ne vois que John Kay et Edward Bunker pour lutter.

Traitement de choc donc… entre les duos avec sa femme dont la voix se greffait sur la sienne d’une façon magistrale et poignante (De toute manière Steve Earle fait partie de ses rares artistes dont le grain et la tessiture met en valeur celles des femmes… remember Emmylou Harris, Lucinda Williams et Maria Mc Kee), les bourrasques électro-chtarbées tapissées de loops sinueuses et vicelardes comme des cobras période “Transcendental Blues” et les shoots de raides Country Rock à la “Devil’s Right Hand” le compteur afficha minuit.
De son coté Steve Earle semblait s’être détendu, être moins aux aguets en faisant entre autre chanter le public sur “One of these days” et en blaguant avec son accordeur. Ca roulait pour lui et il mit un point d’honneur à nous le faire savoir par un rappel de feu. Seul sur scène avec sa guitare les titres se succèdaient au feeling tandis que son roadie se demandait bien en se marrant ce qu’il devait faire… ranger les grattes sur le ratelier et boucler la malle, finir son flacon de scotch qu’il planquait sous la banquette ou attendre les consignes du patron qui semblait ne plus vouloir s’en aller. Ce fut génial!
Of course, je ne serais jamais objectif avec des artistes de cet acabit surtout quand devant moi danse une fille aux yeux aussi profonds qu’un lac de montagne en murmurant les paroles de toutes les chansons sans le quitter du regard. Quand je suis sorti de la salle, au bout du passage alors que la pluie continuait à se déchirer sur le bord des gouttières, sa silhouette se découpait dans la lumière des néons pendant qu’elle allumait une clope.
Blue light… blue eyes… elle semblait sortir tout droit d’une de ses chansons.
Envie de la suivre…
Envie de lui parler…
mais quand elle s’engouffra dans un fast-food, je continuais mon chemin mais sans pouvoir m’arrêter de fredonner :

“My Baby sparkle and shine
sparkle and shine
sparkle and shine…
My Baby swings down the street
big tall high heel shoes on her feet
walks by and my heart skips a beat
and I’m stumblin’ like a fool…”

La magie continuait, bande son idéale d’une fin de concert qui n’en était pas une puisque comme on dit de certains même le silence après continue à être de la musique. Ce mec ne me lâchait pas et ses chansons ne m’ont jamais laissé tomber. Quelqu’un sur qui l’on peut compter!
“My Baby sparkle and shine
sparkle and shine…”

Je dédie ce papier à toutes les “Baby Blue” de n’importe quelle nuit et surtout à la mienne.

Paco

illustration : http://dermotbyrnemusic.com

 

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