Cognac Blues Passion : a beaucoup plu !


Disons-le d’emblée, nous n’allions pas à Cognac pour les vedettes de musique “populaire” qui sont sensées amener des masses de spectatrices et spectateurs dans la ville durant les six jours que dure le Cognac Blues Passion.
Vous ne trouverez donc pas ici de compte rendu des concerts de Selah Sue, Sting, Hugh Laurie, Tom Jones ou autre Roger Hodgson. Que nous fussions présents (souvent par la force des choses dans le cadre de la programmation) ou non n’offre qu’un intérêt très limité qui mettrait en scène une nostalgie de notre jeunesse passée (Supertramp ou Police-Sting par exemple). Nous allons donc nous concentrer sur ce qui nous motive, nous autres infirmiers de Docteur Blues pour soigner nos vagues à l’âme et nous rendre admissible le monde tristounet qui nous entoure.

Trombone-Shorty

La carte blanche donnée cette année aux Skoller Bros avec Chicago Blues A Living History, Heritage Blues Orchestra et les déclinaisons sur quatre jours au château avait de quoi nous allécher. Quand on rajoute Trombone Shorty, Hazmat Modine ou Karen Lovely entre autres, nous avions pris nos Pass pour nous assurer de pouvoir rentrer sur toutes les scènes.

Et c’est ainsi que nous commençâmes à Jarnac nos nuits bleues. Heritage Blues Orchestra n’ont qu’un album à leur actif paru en ce début d’année. Ils nous ont plus que séduits sur scène. Autour de Bill Sims Jr. (guitare, piano et vocals), de sa fille Chaney Sims (vocals), de Junior Mack (guitare, vocals) auxquels il faut adjoindre Vincent Bucher à l’harmonica et Kenny “Beedy Eyes” Smith aux fûts, soutenus par une section de 4 cuivres, l’ensemble évolue sur un blues vocal teinté jazzy où chacun apporte sa touche. Le groupe dégage une grande cohérence et nous ne pouvons que vous inciter à vous précipiter acheter l’album, si ce n’est déjà fait.

Heritage-Blues-Orchestra
Deuxième moment fort de la soirée sans surprise tant les louanges sont unanimes sur cet autre projet de Larry Skoler qui après avoir été nominé aux Grammy Awards 2010 ne s’est pas assis avec ses compères sur cette première consécration. Un deuxième double album d’A Living History The(R)evolution Continues a vu le jour en 2011 et c’est avec ces musiciens que nous avons fini la soirée.
Avec tour à tour Billy Boy Arnold, John Primer, Billy Branch, Lurrie Bell ou Carlos Johnson en front men, que rêver de mieux ! Mais au delà de ces noms qui depuis des lustres ont été des accompagnateurs d’illustres bluesmen chicagoan (la liste est trop longue) pour devenir des noms à part entière de cette scène, nous saluerons ici la qualité du groupe qui avec Mathew Skoler (parfois à l’harmonica), Billy Flynn (rythm guitare), Kenny “Beedy Eyes” Smith (drums), Felton Crew (basse) et Johnny Iguana (keyboards) assurent un maximum et obligent les cadors à donner le meilleur d’eux-mêmes. Rappel où tous ensemble finissent par un tonitruant The blues had a baby (and they named it rock’n roll) et il est temps de regagner nos pénates.

Chaney-Sims

Nous avions décidé de ne rater aucune des après-midi au Blues au Château (décidément le meilleur lieu pour le blues à Cognac) Le mercredi Chaney Sims et Bill Sims Jr nous ont délivré un blues acoustique une fois de plus teinté de jazz dans les vocaux de la dame. Tout simplement superbe mais il nous faudra attendre encore quelques temps avant que ne sorte un album sous leur nom car pour l’instant ils n’ont aucun enregistrement à leur actif. Gageons que l’accueil du public devrait les y inciter et qu’un producteur proche pourrait y participer !

Billy-Boy-Arnold
Jeudi, nous avons droit à Billy Boy Arnold qui construit son spectacle autour de deux grandes figures du blues, Sonny Boy Williamson et Big Bill Broonzy. Comme par hasard, ses deux derniers albums sont des reprises de ces deux figures légendaires. BIlly Boy Arnold, accompagné de Johnny Iguana au piano, de Kenny Smith au drums et Billy Flynn à la guitare, tout en retenue, nous distille de brefs solos d’harmonica et de sa voix éraillée et posée délivre sa contribution à ces grands maîtres qu’il a connu. Malgré les aléas de sa vie et son âge Billy Boy Arnold est toujours là et le prouve.
Vendredi, pas de Billy Flynn pas de Johnny Iguana mais Mathew Skoller, Felton Crew, Kenny Smith ainsi que Bill Sims Jr et Junior Mack pour accompagner Lurrie Bell et Billy Branch. Lurrie Bell nous a régalé à la guitare acoustique des morceaux de son dernier album “The devil ain’t got no music” dont le thème est un retour aux sources personnelles de Lurrie qui élevé durant une partie de sa jeunesse par un grand père pasteur rigoriste devait transformer ses blues en gospel pour pouvoir continuer de jouer en famille. Nous avons eu droit à un grand moment d’émotion (le grand moment de cette édition) lorsque Lurrie à la fin de son concert reprend la chanson du révérend Gary Davis Death don’t have no mercy in this land. Public subjugué, cessant de battre des mains, photographes arrêtant de mitrailler, tout le monde étreint par l’interprétation, poils dressés et frissons garantis, près de huit minutes d’extase avant de pouvoir exploser en applaudissant un Lurrie Bell extatique et heureux.

John-Primer
Que dire de la prestation de samedi de Monsieur John Primer accompagné de Mathew Skoller et Billy Flynn. Inspiré, en état de grâce John Primer nous a démontré qu’il n’était pas seulement l’ancien accompagnateur de Muddy Waters ou de Magic Slim, mais à l’instar de ses ainés, il avait désormais toute sa place dans les grands noms du Chicago blues et du blues tout court. Si vous en doutez écoutez donc son dernier opus “Blues on solid ground” qui vient de sortir.

Trombone Shorty & Orleans Avenue ont mélé New Orleans, funk et blues en une savante alchimie très appréciée du public présent. Après des contributions ou participations dans les enregistrements de groupes de la scène néo orléanaise depuis son enfance, des apparitions à répétitions dans la série Treme, quelques sessions pour des musiciens comme Lenny Kravitz ou Jeff Beck, deux albums et une série de récompenses, Troy Andrews de son vrai nom, est parti pour remplir toutes les caractéristiques pour participer au renouveau de la scène néo orléanaise. Son spectacle avec ses acolytes d’Orleans Avenue le confirme. Bravo pour le rappel où en quelques secondes tous les musiciens changent d’instruments et poursuivent le set à une cadence d’enfer.

Bo Weavil en quartet a su tirer son épingle de la grande scène, ce qui n’est pas un mince défi pour un groupe que nous avons l’habitude de voir en club. Certains morceaux nouveaux dont un d’inspiration touarègue nous font présager un nouvel album. Bravo et merci à Mathieu Fromont pour avoir dit que les musiciens du désert auraient toute leur place dans un tel festival. A noter de la part de jeunes filles patientant en attendant Hugh Laurie (ou docteur House ?) : “Tu as vu il y a des groupes amateurs avant”. Les amateurs apprécieront ! Seul couac : une panne d’électricité a mis fin brusquement au show qui s’achevait.

Première apparition en France de Karen Lovely, originaire de Portland, Oregon. Bardée de ses deux albums studio, d’une belle quantité de nominations et de récompenses pour son second album “Still The Rain”, elle est arrivée sur scène accompagnée d’une formation solide au sein de laquelle officiait à la basse Nathan James par ailleurs présent sur le festival. Ses deux soirées nous ont régalé et confirmé que au delà de la voix qui lui a valu ces nominations, la dame possède un sens de la scène et assume parfaitement son rôle de band leader. Espérons que des organisateurs de spectacles étaient présents pour lui permettre de revenir rapidement en France. A noter la sortie toute prochaine d’un album “live in Los Angeles” enregistré en 2010 que nous ne saurions trop vous conseiller de mettre d’abord dans vos oreilles avant de le ranger dans les valeurs sûres du blues féminin actuel.

Des confirmations et découvertes
Olivier Gotti nous a enthousiasmé une fois de plus. Proposant une nouvelle démo captée en public, Olivier confirme son talent de guitariste. Le public malgré quelques gouttes de pluie est resté et a apprécié son show où indéniablement les références au tout début de la carrière de Ben Harper reviennent souvent dans les commentaires. Olivier travaille à la finition de son premier album officiel prévu pour la fin de l’année.

Terry-Harmonica-Bean
Terry Harmonica Bean nous a offert un show mélant hargne, raw blues et blues du delta. En quatuor avec en second guitariste Mike Green, ce bluesman de cinquante ans passés a commencé à enregistrer il y a seulement trois ans. Il confirme que le blues du sud a encore de beaux jours devant lui et qu’il est un digne successeur, dans l’esprit, à des RL Burnside, Junior Kimbrough ou autre T-Model Ford.
Dave Arcari, fidèle à son personnage de loup solitaire endiablé entre bayou et landes d’Ecosse a multiplié les shows où sa prestance en guitariste solitaire, éructant, vibrionant, roulant des yeux, prenant la pose ébouriffé et réclamant sans cesse son foutu whisky (faut le faire dans ces lieux) lui a permis de conquérir un public chaque fois plus nombreux.
Hazmat Modine, combo new yorkais de huit membres, amené par Wade Schuman à l’harmonica, guitares et lead vocals, distille un subtil mélange entre pre-war blues, R & B néo orléanais et musique klezmzer. Auréolés par le Grand Prix Charles Cros 2011 attribué à leur deuxième album “Cicada”, ils ont su restituer l’ambiance de leurs CDs où ils sont souvent épaulés par des éléments extérieurs. Programmés à l’Eden, avant le passage de Roger Hodgson sur la grande scène c’est pour un public restreint mais intéressé qu’ils ont repris la majorité des titres de leur second album.

Sandra-NKake
Sandra Nkaké pourrait apparaître comme à contre emploi dans un festival encore estampillé blues. Programmée au Tonic Day (la plus petite des trois scènes), la camerounaise paraissait un peu surprise lors des dédicaces d’après concert de se retrouver sur un festival blues, même si elle dit que sa musique est une parente du blues. Certes ce n’est pas du blues mais sur des construction jazz, la soul pop rock du groupe nous emporte dans des grooves flamboyants où la voix de Sandra Nkaké, légèrement éraillée impressionne. Depuis son passage à Cognac, Sandra Nkaké a obtenu le prix révélation de l’année aux Victoires du Jazz 2012. Pour les Parisiens n’hésitez pas à réserver vos places à la Cigale le 13 octobre Pour les autres allez sur son site, Sandra tourne un peu partout en France.

Blues-Bound-(Mathieu-Pesque)
Mathieu Pesqué s’est présenté sous l’appelation Blues Bound avec deuxième guitariste électrique et batteur. Toujours fidèle à son esprit folk blues et reprises de songwriters, le trio a séduit par sa simplicité. Allant du blues au folk, Mathieu a dans cette formule la possibilité de s’ouvrir à un public plus large car l’osmose entre son jeu acoustique et les reprises à la guitare électrique offre une palette plus large encore que ce qu’il a pu faire avec Roll Pignault.
Desservi par un passage matinal pluvieux Snake Fuzz Moan, gagnant du tremplin jeune talent 2011, a joué pour un public clairsemé. Son travail très folk sur le fond a besoin de s’affirmer mais mériterait de trouver un public plus large et surtout une production pour la sortie en CD de ses compositions.

Nous évoquions la pluie et celle-ci fut présente par intermittence du mercredi au samedi. Quand nous disons intermittence il ne s’agit pas de figuration bruineuse mais bien de douches qui tombent avec une certaine soudaineté transformant le public en porteur de cirés, ponchos et autres protections mais aussi de parapluies empéchant de voir quoi que ce soit. C’est ainsi que vous n’aurez pas de compte rendu d’au moins deux concerts que nous aurions aimés voir à savoir ceux de Robert Randolph & the Family Band (dont le dernier album studio “We walk this road” nous avait agréablement surpris) et celui de Guy Forsyth Band (venu avec son excellent nouvel album “The freedom to fail” disponible à partir du 11 septembre sur le label Blue Corn Music). Roger Hogson précédant Guy Forsyth a tenu quasiment sans pluie jusqu’à la fin de son spectacle où la reprise de son standard “It’s raining again” fut suivi d’une pluie diluvienne faisant fuir une masse impressionante de spectateurs. Supertrampés, nous fuîmes à notre tour.
Disons un mot de la journée de dimanche au chateau de Bagnolet. La propriété Hennessy avec sa White House d’inspiration coloniale néo orléanaise où nombre de vedettes noires du blues furent logés lorsqu’ils venaient au festival (en juste retour des choses) nous ouvre ses portes. Nous voyons les limousines à vitres fumées devant la porte, chauffeurs en costumes attendant sans doute les personnes qui ont pris un Pass VIP à 1390 € pour deux pour le festival !
Un malaise nous étreint et nous ne pouvons nous empécher de penser qu’il y 150 ans la guerre de Sécession (qui devait conduire à l’abolition de l’esclavage et à toutes les vissicitudes de la population afro américaine pendant des générations) battait son plein. Finalement bien peu de chose ont changé. Les riches planteurs du jour invitent les masses laborieuses à venir assister au spectacle qu’ils nous donne à voir sur la scène placée sur leur pelouse descendant en pente douce vers la Charente. La maison fait bien les choses et l’on nous remet une bouteille de 50cl. d’eau de table dont nous tairons le nom !

Imany

Imany, la franco comorienne nominée aux victoires de la musique comme révélation scène 2012, nous présente son spectacle teinté de soul folk blues. Ses influences sont connues et assumées lorsqu’elle reprend Talkin’ bout a revolution de Tracy Chapman. Basé sur son premier CD “The shape of a broken heart”, son spectacle se laisse tranquillement écouter dans la touffeur de cet après-midi et Imany arrive même à faire lever et onduler le public.

En conclusion
Si les variations climatiques peuvent perturber un festival comme Cognac étalé sur plusieurs jours, le déroulement de celui-ci offre un contraste de plus en plus grand entre un public blues qui se réduit et un public venu pour voir les têtes d’affiches ou pour se précipiter dans les hôtels dans lesquels ils logent !
Il y a du blues à Cognac mais celui-ci se réduit à la portion congrue sur la grande scène du Blues Paradise, réservée de plus en plus aux vedettes populaires, estampillées “vues à la télé” quand ce n’est pas packagées par celle-ci. La disparition cette année des bars en bleu qui permettaient de faire des découvertes intéressantes amène à une réduction du off gratuit Dans les files d’attentes sur les différents lieux la cherté des places était une question qui revenait souvent dans les discussions.
La transition se fait progressivement depuis plusieurs années. L’organisation en centre ville pose des problèmes (volumétrie du Blues Paradise). Aussi depuis des années entend-on parler de concerts au stade permettant d’accueillir jusqu’à 20 000 personnes (les annonces effectuées pendant cette édition tendent à accréditer cette possibilité pour la vingtième édition l’année prochaine). Ce jour-là, il faudra que les organisateurs rayent un mot de l’appellation (nous sommes bien dans une terre de vignobles) Cognac Blues Passion et à notre avis, ce ne sera pas celui du lieu !

 

Serge Sabatié
Photos Miss Béa

 

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