BAR 2019 : Beaumont en Véron, petite capitale européenne du blues pendant trois jours

Chroniques de concert

Aller au bar, beaucoup y vont, aller au BAR beaucoup y vont et y reviennent. Heureusement pour tous, cela n’a lieu qu’une fois l’an. En pays chinonais, le Blues d’Automne en Rabelaisie nous voit revenir annuellement et pour notre plus grand plaisir, car chaque année l’équipe constituée autour de l’association les Cinquantièmes Rugissants propose un thème à travers sa programmation. Ainsi cette année, le blues était porté sur l’Europe bleue, parfumée à l’image d’une célèbre boisson alcoolisée des red necks du sud des USA ! Le festival a européanisé sa programmation avec non seulement des français mais aussi des italiens, des espagnols, des anglais, des irlandais et des danois. L’Europe bleue était en marche à cette édition du BAR où les duos pour la plupart tirèrent leur épingle du jeu et ne furent pas là seulement pour les interscènes.

Ce début octobre, où beaucoup d’organisateurs de festivals, de programmateurs viennent souffler, permet de constater que nombre d’entre eux sont là pour éventuellement faire leur marché pour leur programmation de l’année à venir ou plus loin. Cela va de la petite salle, aux festivals dont nous apprécions la diversité de programmation, et même, oh surprise, de représentants de grands festivals qui viennent prêter un œil (et une oreille ) à ce qui passe sur les scènes du BAR.

Les scènes parce qu’il y en a deux, une intérieure payante et une extérieure gratuite qui n’est pas là pour remplir les caisses du festival (un peu quand même) mais où, suivant les propos de Dominique Bouillon, le programmateur local, il n’y a pas de différence de qualité entre ceux jouant à l’extérieur et ceux jouant à l’intérieur. Et nous pûmes le vérifier tout au long des trois jours.

Se sont donc succédés sur les scènes des groupes d’une grande qualité générale. 

Dans l’ordre nous fûmes surpris par Superdowhome, duo italien, qui prouva qu’avec des cigar box à 4 cordes il est possible de faire un blues fascinant. Ils jouèrent un mélange de morceaux écrits et composés par Henry Sauda pour tous les instruments à cordes et Beppe Facchetti pour tout ce qui est percussif ainsi que des reprises de standards retravaillés pour instruments à 4 cordes  ne paraissant pas familiers jusqu’à ce que l’on se réapproprie les paroles. La réussite fut au bout et leurs deux albums se laissent plus qu’écouter avec l’apport de Poppa Chubby sur plusieurs morceaux  et celui de l’ harmo de Charlie Musselwhite himself sur quelques titres du second. Une belle découverte.

 

Jessie Lee et the Alchemists ne sont pas à proprement parler des découvertes mais au fil du temps et des rencontres déjà évoquées sur Docteur Blues (Le Buis, Suresnes) nous pouvons constater les progrès effectués tant par Jessie aux vocaux (où sa maîtrise du scat est de plus en plus évidente)  que son guitariste Alexis Didier qui resserre son jeu par des soli de plus en plus affutés. On comprend qu’ils apparaissent comme un des groupes montants de la nouvelle scène bleue française.

Encore une découverte et quelle découverte. Randolph Matthews, d’origine caribéenne, installé actuellement en Grande Bretagne est un digne représentant de cette scène londonienne qui explose les barrières du blues, du rock, du jazz et même de la musique africaine. Présentant un savant mélange entre tous ces genres, Randolph Matthews installe un climat sur scène, fait d’effet visuels et d’une gestuelle très théâtralisée. Les musiciens italiens Alessandro Diaferto aux guitares, Andrea Vismara à la basse et Pablo Leoni à la batterie qui l’accompagnent participent à cet ensemble avec beaucoup d’habilité. Leurs deux albums parus sous le nom de Randolph Matthews and Afro Blues Project sont tout aussi intéressants et ne souffrent pas de l’absence de visuel que l’on éprouve parfois après la découverte en live. Et les plages passent d’un work song à des chants gospélisants, du old time à du blues contemporain sans que cela ne se ressente.

Samedi s’annonçait chargé avec une déambulation depuis l’église d’Avoine jusqu’au village musical. Dès 13 heures Mike Greene Band se plaça sur scène dans le rôle difficile d’animateur du repas. Mais Mike a de la bouteille et a su captiver le public avec un mélange de compos persos et de reprises issues du répertoire folk blues  toujours aussi appréciées. Epaulé par une bonne section rythmique (Stéphane Ranaldi, batterie et Phil Dandrimont à la basse) Mike a laissé Lorenzo Sanchez s’exprimer avec sa délicatesse habituelle et rehausser par quelques soli les pépites à nous distribuées. Alain Michel, à l’harmonica compléta le tout avec brio. Et quand à dire que le CD est mort, plusieurs personnes dont votre serviteur ne purent acquérir le dernier album de Mike car celui-ci se trouva vite démuni !

Same Player Shoot Again est le groupe français dont beaucoup parlent comme d’une grande découverte. Découverte donc, dont le titre de leur premier album “Our King Freddie” dit clairement l’ambition qui anime les membres du groupe. Blues authentique donc, très orienté seventy’s mais qui ne se contente pas seulement de réaliser un hommage à Freddie King mais déborde clairement ce cadre. Pour tout amateur de cette période. En plus le visuel de l’album est confié à Frank Margerin.

Francesco Piu n’est plus une découverte, en tout cas pour nous. Cet artiste italien sait ce qu’est le blues et le pratique avec une grande constance dans son pays mais aussi dans nos contrées où il est déjà passé plusieurs fois. Francesco a changé, moins volubile que par le passé, l’aspect facétieux qu’il abordait il y encore quelques années a laissé place à plus de gravité, de profondeur et là où nous avions un blues léger, nous retrouvons un musicien que l’on dirait issu du sud mississippien.  Accompagné par son batteur Silvio Centamore à la frappe lourde, ils ont délivré un blues magistral qui force le respect. Et là encore plus de cd à vendre tout étant parti la veille !

Traiman Blues est à l’origine porté par Richard Farrel (rien à voir avec Richard Ray Farrell) guitariste et compositeur, irlandais d’origine et par le bassiste danois Laust Krudtmejer Nielsen. Rejoints par Thomas Crawfurd aux drums et par Ronni Boysen à la guitare électrique, ils ont sorti courant 2018 un excellent album qui a obtenu plusieurs récompenses au Danemark. Présents lors du dernier European Blues Challenge aux Açores, gageons que leur passage au BAR ne sera pas leur dernière venue en France. Leur blues en mode laidback passe bien. De nombreuses réminiscences hors blues telle une rythmique pinkfloydienne sur “Skulls, Crosses and Bones”. La voix de Richard Farrel fait merveille dans ce registre au delà du mid tempo; leur univers conviendrait peut-être mieux à une ambiance plus feutrée car si aucun morceau ne se dégage particulièrement l’ensemble donne parfois l’impression d’être languide mais ne boudons pas notre plaisir le tout représente une grande réussite et l’ensemble est d’une grande homogénéité et délicatesse.

N’oublions pas de signaler que toutes les interscènes de la soirée furent confiées à Swampini. Paco Swampini et ses cinq compagnons de scène s’exprimèrent à plusieurs reprises et ne laissèrent aucun repos au public. Ils nous administrèrent quelques nouveaux titres qui figureront sur le prochain album. Le band s’est élargi à la présence d’une choriste qui tient sa place et il le faut au milieu de ce sextet. Le band s’est également renforcé d’un clavier qui apporte des reflets différents au blues-rock du groupe, l’ensemble s’appuyant également sur la présence toujours trop discrète mais efficace de David Chalumeau. Attendons donc le prochain album.

Slim Paul Trio, eux sont dans un tout autre registre. Les Toulousains sont parmi nos chouchous (nous avons participé au crowfunding pour la réalisation de l’album) et nous avons déjà dit tout le bien que nous en pensions sur ce site, lors de la sortie de l’album. Nous les avions revu lors du festival du Buis en 2018. Un an plus tard ils sont encore meilleurs et ont passé un cran supplémentaire dans l’homogénéité et cela se ressent sur plusieurs titres où Jamo à la batterie et Manu Panier à la basse se livrent à de véritables surenchères instrumentales. Ce n’est plus Slim Paul mais bien le Slim Paul Trio auquel nous avons eu droit. Le public rajeuni a fait un véritable triomphe à nos trois lascars. 

Pour finir la soirée du Samedi nous avions droit à The Blue Butter Pot que nous n’avions jamais vu en public. Et si nous disposions de l’album “If the Wind” et du EP 5 titres paru en 2018, nous attendions de voir sur scène ce que pouvait donner leur mélange de blues, de rock et de terroir qui au delà de la formule duo guitare – batterie nous faisait penser par leur travail musical (et toute proportion gardée) à ce que peuvent produire The Inspector Cluzo dans un registre plus rock. Très rock leur concert le fut mais ce fut du rock fort et bruyant qui fit reculer et partir nombre de festivaliers qui tous se plaignirent du niveau sonore. A ce sujet pourquoi faire hurler une sono où les participants aux premiers rangs, photographes en premiers, sont tous équipés de protections acoustiques ! Dommage pour ce gros bémol pour ce duo dont les albums restent au demeurant fort intéressants.

Oreilles reposées, nous avions à nouveau rendez-vous dimanche pour un repas des festivaliers. L’animation en était confié à Dominique Bruneau alias Lefty Dom , luthier de cigar box et Lionel Da Silva à l’harmonica, autrement dit LD le duo. Ces deux artistes se retrouvent souvent à faire le bœuf avec des musiciens que l’on qualifieraient de plus capés dans le milieu blues. Merci à Dominique Bouillon qui  leur avoir offert une carte blanche pour se produire lors de ce festival. Et même si le duo fait quelques écarts avec la musique bleue, ceux-ci sont très agréables et les bienvenus car le traitement qui en est fait est fort intéressant et la voix de Dom Bruneau se prête à cela. Quant aux instruments, quelle meilleure démonstration de la qualité de sa lutherie que de le voir en jouer et ce quel que soit le nombre de cordes de ses cigar box.

Un café et en piste pour le final. A Contra Blues arrive et très vite, les images viennent toutes seules. Ce groupe barcelonais fait partie de toute l’armada blues espagnole qui depuis quelques années officie dans les bars, clubs et festivals  développés grâce et à travers nombre d’associations dévolues à la promotion de cette musique de l’autre côté des Pyrénées. Anciens gagnants de l’Européan Blues Challenge, ils sont extrèmement intéressants car ils savent passer sans difficulté d’un blues électrique moderne à une soul très convaincante. Amené par Jonathan Herrero aux vocaux, les deux guitaristes, Alberto Noel Calvillo et Hector Martin peuvent à tout instant prendre le lead pour des solis très courts mais incisifs ou bien méler leur jeux pour s’approcher de compos fleurant le southern rock. Quant à la section rythmique, avec la présence aux futs d’una mujer, Nuria Perich accompagnée pour tenir le tout par Joan Vigo à la basse, elle est d’aplomb avec le reste du band. Puissant et concentré, leur soul blues est de plus très chaleureux. Et leur dernier album JAB s’est vendu comme des petits pains !

Et pour finir, nous avons eu droit tel un feu d’artifice au clou du spectacle, au bouquet final en la personne de Kaz Hawkins. Ses disques sont tout à fait convaincants et on ressent une grande émotion à écouter cette femme puissante nous dire en mots simple combien sa vie dans sa jeunesse a été un enfer. Véritable thérapeute, d’abord pour elle même, maintenant pour tous ceux et toutes celles qui veulent l’écouter, Kaz (nous réduirons à ce prénom tant nous avons l’impression de retrouver une parente perdue dans les difficultés de sa vie amoureuse, tombant de Charybde en Silla) nous impressionne par la capacité qu’elle a de nous prouver sa force de caractère à travers des textes (This is Me, Lipstick and Cocaîne,…). Mais le plus extraordinaire fut cette fois-ci de la voir avec son band en tête duquel on retrouve le fidèle Sam York aux claviers et à la guitare. Quatre hommes à l’unisson avec la patronne sur scène. Et quand celle-ci constatant le frisson qui s’est emparé du public qui reste muet après sa chanson, saisie par l’émotion dégagée, public, musiciens attendent que Kaz qui s’est retournée, elle aussi  gagnée par cette émotion, s’éponge et s’essuie les yeux avant de repartir sur un rock tonitruant. Le frisson du blues était là, pas celui des noirs des plantations, celui d’une femme qui a su tirer partie de ses difficultés pour se transcender et nous faire partager dans cette communion tout l’amour qu’elle voue à cette musique.

Que dire de plus. Nous n’avons pas évoqué le pré festival avec la participation de plus de 800 enfants des écoles de plusieurs localités environnantes qui, en cinq séances sur plusieurs jours purent assister dans la salle Le temps des Crises, au nouveau spectacle de Cyril Maguy et son groupe. Le BAR 2019 est mort. Vive le BAR 2020 ! Euh oui mais on ne nous a pas donné le thème de l’année à venir !

 

Serge Sabatié – Photos Miss Béa

 

les 5 derniers articles de Serge Sabatié

1 Commentaire
  1. Jérôme Travers 3 semaines Il y a

    Serge Sabatié et Béatrice Chevalier, respectivement auteur et photographe de cet article, sont lauréats des Trophées France Blues 2O19

Laisser une réponse

Contact

We're not around right now. But you can send us an email and we'll get back to you, asap.

En cours d’envoi
DOCTEUR BLUES © 1998 © 2016

Vous connecter avec vos identifiants

Vous avez oublié vos informations ?