En revenant du BAR

Chroniques de concert

Nommer son festival BAR dans une région viticole comme le Chinonais est déjà une volonté de se distinguer des acronymes blueseux traditionnels. Communiquer dès sa deuxième édition sur un évènement 100% féminin 100% blues nous a titillé car même si bien évidemment tous les groupes présents n’étaient pas 100% féminins, les front women (c’est rare d’employer ce terme) étaient, comme annoncé, bien des femmes.

Cette communication voulue par les organisateurs de ce BAR (Blues d’Automne en Rabelaisie) 2016 nous rappelait une discussion il y a quelques années de cela après un concert de Nina Van Horn. Ceux qui la connaissent et savent son engagement sur la place des femmes dans le blues aussi bien aujourd’hui que dans l’histoire, ne seront donc pas surpris que lors de cette discussion, Nina qui à l’époque était réinstallée assez fraichement en France et qui recherchait des contrats auprès des organisateurs de festivals dits blues s’offusquait des réponses de ceux-ci. Car le plus souvent nous disait-elle la réponse invariable de ces organisateurs était grosso modo ”Désolé, nous avons atteint notre quota”

Effectivement, et nous avons pu le constater sur la quasi totalité des festivals, la place accordée aux femmes évoluant dans le milieu blues est souvent réduite à la portion congrue quand ce n’est pas la journée sur un jour de semaine consacré aux femmes ou même la seconde scène (pas la scène principale quand même ! ).

Alors ce 100% féminin nous intéressait dans son approche. Donc direction Beaumont en Véron pour un week-end prometteur.

Arrivés sur les lieux, nous sommes accueillis par des bénévoles tou(te)s habillé(e)s d’un T-shirt rose (ben là encore une volonté de se distinguer du noir traditionnel) et si la présentation des invité(e)s de ce BAR est effectuée par Dominique (pas de doute, il s’agit bien d’un homme), nous remarquons que la sono façade est tenue par un jeune homme et les lumières par une jeunes femme, la sono scène elle aussi est occupée par une jeune femme.

Alors tout est prêt pour que commence ce week end musical.

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Les premiers à se présenter ce vendredi soir pluvieux sont les Red Beans and Pepper Sauce amenés par Jessyka Aké. Il y a loin avec les Red Beans de Le Gardien de 2010. Depuis 2012 et l’arrivée de Jessyka dans “Who Made The Sauce ?“, l’aspect visuel est plus marqué. Même si le groupe s’est recentré à 5 autour de Laurent Galichon et de Denis Bourdié (fondateurs) l’arrivée de Serge Auzier aux claviers et de Nicolas Sarran (ancien Marvelous Pig Noise) a recentré le groupe sur un funk rock blues porté par la voix de Jessyka Aké. Venus défendre leur dernier album “Hot & Spicy”, les Red Beans se sont montrés à la hauteur de ce titre et nous avons eu droit à seulement 3 titres du second album et en conclusion un Ace Of Spade en hommage à Lemmy Kilmister.

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La seconde à se présenter fut Sarah McCoy. Ah là nous avons deux femmes sur scène ! Et quelles femmes. Découvertes en France durant les nuits de l’Alligator 2013, les deux inséparables artistes jouent de leur contraste. Si Alyssa Potter au glockenspiel apparait fragile, Sarah McCoy à l’image de son physique, impose le respect. Derrière son piano qu’elle matraque, maltraite, cajole, caresse, ce sont toutes les expressions de son fabuleux charisme qui apparaissent. Sa voix de stentor`de diva soul laisse la place à des compositions qui démontrent son apprentissage classique autant qu’un vieux fond du French Quarter. Croisement improbable entre l’Opéra de Quat’ Sous et l’énergie punk, Sarah McCoy nous invite à rentrer dans son monde où ses souvenirs de Hobo rencontrent l’univers des gris-gris néo orléanais. Fabuleuse voix qui a su émouvoir le public (il suffisait de se rendre à la table du merchandising après le concert pour s’en rendre compte). Bref quand Big Mama Thorton ou Marva Wright rencontrent Allen Toussaint ou Doctor John, vous avez Sarah McCoy !

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Ce vendredi soir s’achèvera avec la présence sur scène de Sari Schorr. Précédée dans le petit monde du blues rock par un buzz important on pouvait craindre d’avoir affaire à un produit sur mesure que les notes et autres textes diffusés pouvaient laisser craindre. Que l’on en juge. Ancienne choriste de Poppa Chubby (entre autre) Sari rencontre Mike Vernon lors de l’IBC International Blues Challenge à Memphis en janvier 2015. On ne présente plus Mike Vernon qui produisit nombre de disque du british blues de la fin des années 60 et du début des années 70. Walter Trout vient prêter sa guitare sur un titre. Innes Sibun (ancien guitariste de Robert Plant) a amené sa guitare sur plusieurs autres titres. Bref, beaucoup de monde s’est penché sur le berceau de “A Force Of Nature”, ce premier album sorti début septembre. Accompagnée par The Engine Room (Kevin Jefferies à la basse, Anders Olinder aux Claviers, Kevin O’Rourke à la batterie et Innes Sibun à la guitare), Sari a présenté un show très puissant où au delà des titres de son album (où brille une reprise de Black Betty qui n’a rien à voir avec celle de Ram Jam). Ensemble ils nous ont gratifié d’une superbe deuxième cover de Leadbelly à savoir Where Did You Sleep Last Night (My Girl) qu’avait reprise en leur temps Nirvana. Album à conseiller ainsi que ses concerts à venir en France.

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Le samedi, en début de soirée, le groupe italien Alligator Nail s’emparait de la scène. Véritable découverte (très peu de concerts à leur actif en France) nous sommes persuadés que si les programmateurs veulent bien les retenir, leur présence dans nos contrées va se développer. Car leur musique festive a saisi le public, l’a transporté et l’a emballé, le mot n’est pas trop fort. Alligator Nail mené par Stephanie Ocean Ghizzoni au chant, washboard et effets scéniques, est composé de Luigi Carpelloni à la guitare et ukelele, Filippo Romano aux claviers et des frères Xeres, Marco à la basse, Paolo à la batterie. Basés sur leur amour de la musique louisianaise sous diverses formes (cajun, zydeco & creole,..) avec un soupçon de progressive (batterie aérienne), une dose de psychédélique, leurs morceaux entrainent le public aussi bien sur leurs compos que sur des classiques (Iko Iko,…). Et que dire de la présence sur scène et à quatre pattes (il n’y a pas d’autre expression) de Stephanie Ghizzoni qui, au delà de la maîtrise vocale, exploite dans une juste veine et sans excès, toutes les recettes du Chitlin’ Circuit….

Au final un mélange au fumet épicé et relevé qui tel la cuisine néo orléanaise, vous emporte dans un autre univers. Une révélation !

Mais place à Kyla Brox, elle aussi venue nous présenter de nombreux titres de son dernier album “Throw Away Your Blues”

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Que dire de celle qui a déjà été nominée par deux fois comme best british blues vocalist et une fois comme best european blues vocalist ? Fille de Victor Brox, chanteur et musicien ayant accompagné de nombreuses pointures anglaises, Kyla a navigué et survécu dans ce milieu à la force de ses capacités vocales. Accompagnée par Danny Blomeley à la basse, Paul Farr à la guitare et par le milanais Paolo Leoni aux drums, Kyla nous a donné la pleine puissance de ses capacités vocales, reprenant Etta James ou Koko Taylor, dans des interprétations que ces dames n’auraient certainement pas reniées. Jonglant entre blues, soul, folk et rock, les morceaux mettent en avant chaque instrumentiste sans que cela soit bavard ou ennuyeux. Bref un set trop vite écoulé qui nous donne envie de revenir voir la dame au plus vite !

Un long interset, trop long pour certains qui se sont échappés (le tourangeau se couche tôt ! ) et nous voilà en présence de la Blues Caravan 2016 dont la participation au BAR constitue quasiment la fin de la tournée. Composée de la canadienne Layla Zoe, basée depuis plusieurs années en Allemagne, de la finlandaise Ina Forsman découverte avec le Helge Tallqvist Band lors de l’European Blues Challenge à Riga en 2014, et de l’américaine Tasha Taylor, fille de Johnnie Taylor, cette édition 2016 promettait de nous donner une explosion vocale. Davide Florino à la guitare, Markku Reinikainen aux drums et l’excellent bassiste (déjà vu derrière Dana Fusch) Walter Latupeirissa à la basse complètent la formation. Le show sans surprise se déroule à l’identique de ce que nous avions vu lors de leur premier passage en France début avril à Gif sur Yvette. Quant aux disques de ces dames, nous vous renvoyons à l’article de mars dans ces colonnes de Claude Danic annonçant leur tournée 2016.

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Dimanche rendez-vous pour un jambalaya appétissant animé par Sofie Reed. La suédoise d’origine, installée depuis bientôt trente ans aux Usa et vivant aujourd’hui au Colorado, mélange allègrement blues et chanson médiévale nordique (un peu à l’image de Matti Norlin autre suédois qui suivant les projets peut passer du delta blues au folk nordique avec guitare ou vielle à roue !) s’accompagnant à la lap steel guitar ou au dulcimer des Appalaches, frappant du pied en foot stomping, jouant de l’harmonica, plaçant sa voix éraillée sur ses chansons écolos. Sofie a connu aux USA, bien des galères et est devenue chanteuses après bien des vicissitudes. Un premier album “Baby Boo Got Gone” en 2004 où elle était accompagnée par des musiciens américains et qui ne la satisfait pas car se trouvant le plus souvent seule, elle se lance dans un projet de One Woman Band apprenant tant la lap steel que le dulcimer pour pouvoir se produire seule. Un long silence de 8 ans, dur apprentissage de sa volonté et voici “Simplicity Chased Trouble Away” en 2012 et “Red Hen” en 2014, un nouvel album étant annoncé pour la fin de l’année 2016. Vivante, sympathique et d’abord très facile, Sofie Reed a rapidement gagné le coeur des spectateurs rassemblés sous les auvents à l’extérieur par ce bel après midi ensoleillé.

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Mais avec un peu de retard nous appellent The Excitements venus eux aussi nous présenter leur dernier album “Breaking The Rule”. Nous n’avons plus à présenter à nos lecteurs avertis ce combo barcelonais qui depuis quelques années tient le haut du pavé des formations rhythm & blues de l’état espagnol. Amenant un combo de six hommes (alto et baritone sax, lead & rhythm guitar, Drums et basse) Koko Jean Davis toujours aussi dynamique nous amène dans le vieux R&B, celui d’avant Stax et Motown, celui des années soixante. Sur une majorité de compositions du groupe, nous revoilà replongés dans les années Atlantic et les séries Formidable Rhythm and Blues avec Otis Redding, Wilson Pickett, Aretha Franklin… Tout simplement excellent.

Profitant de sa venue au stand merchandising, nous l’interrogeons brièvement sur son autre projet avec les Tonics (qui comprennent entre autre et suivant les occasions Victor Puertas au B3 (déjà vu en France entre autre avec son frère sous le nom de Suitcase Brothers ou en accompagnateur de Big Mama Montsé) ou Dani Nel.lo (Barcelona Big Blues Band, Mambo Jambo,…). Koko nous dit qu’elle aimerait bien pouvoir développer ce projet mais que malheureusement pour l’instant il n’y a que 2 titres enregistrés car The Excitements lui prennent beaucoup de temps. Mais ne désespérons pas un jour de voir en France The Tonics dont on peut entendre un titre sur le tome trois de la compilation “Blackcelona, a collection of soul & funk music from the city of Barcelona”.

Nous retiendrons qu’il est donc possible de réaliser un festival où se présentent sur scène des front women dont les voix (particulièrement) n’ont rien à envier à celles des bluesmen. Au contraire et le constat a été démontré durant ces trois jours. Les blues women (loin des voix féminines du harenbi préfabriquées et standardisées, loin d’un certain jazz cool féminin dont toutes les voix se ressemblent ) de nos jours, même si elles vivent les mêmes difficultés que leurs homologues masculins ont des voix qui poussent les murs, qui dérouillent nos cages à miel et nous apportent une sensualité et une sensibilité dans tous les registres qui nous laissent pantois ou au bord des larmes suivant nos sensibilités. Et comme pour d’autres festivals, vivement l’année prochaine pour un BAR 3 !

 

Serge Sabatié et photos Miss Béa

 

 

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