Delgrès, Mo Jodi

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Delgrès • Mo Jodi
Les slogans publicitaires barrant la pochette de ce disque risquent de laisser sceptique. Pour Télérama, c’est : « L’ouragan du (heavy) blues », alors que FIP annonce : Un blues féroce rock et libérateur ». En fait, il est rare qu’un disque fasse autant l’unanimité, de France Inter à Soul Bag les critiques sont unanimes, « Mo Jodi » s’annonce comme l’album de la rentrée.

On a tous en tête des albums salués par les médias qui prennent la poussière placés sur la même longue pile de disques qu’on ne feuillète jamais et qu’on garde par fainéantise ou nostalgie. Pour faire bref, il convient souvent de se méfier quand un disque recueille autant de louanges. Loin de nous l’idée de remettre en cause l’avis de Télérama, mais l’hebdomadaire va devoir revoir sa définition du terme « Heavy Blues », locution inappropriée concernant ce disque. Idem pour FIP, son parallèle avec le Blues Rock étant sujet à caution.

Alors c’est bien connu, chez docteurblues on a parfois tendance à tricher,  mais avouons qu’il vaut mieux appréhender ce disque avec nos oreilles en évitant de se nourrir des avis des autres, cela évite les préjugés et permet de rester droit dans ses bottes. Quand on vous parle de tricherie, n’allez pas croire que votre humble serviteur essaie de vous fourvoyer en surcotant ou rabaissant un disque. Non ! En fait on n’a pas attendu aussi longtemps pour se faire une idée de DELGRES. On suit, comme d’autres camarades, le groupe depuis 2015. A cette époque, le trio avait filmé en vidéo quelques titres réjouissants qui ne demandaient qu’à être diffusés.

Pascal Danaë sur le scène de la Maroquinerie à Paris © Photo Jérôme Travers

Les membres du trio ne sont pas totalement des inconnus : Baptiste Brondy a joué brièvement au sein de Malted Milk, le groupe d’Arnaud Fradin, et des Silencers groupe Pop écossais. Le guitariste Pascal Danaë, celui qui porte des lunettes de soleil, a côtoyé  Richard Bona, Paco Séry, a composé des titres pour Souad Massi, collaboré avec Ayo, Laurent Voulzy, Neneh Cherry. Le gars avait enregistré en 2007  « London Paris », un disque d’orientation dylanesque.  Les deux musiciens, membres de Rivière Noire, groupe décrochant une timbale aux Victoires de la Musique 2015, décident de rester ensemble à la fin de l’aventure Rivière Noire, sont rejoint par Rafgee, un trompettiste de formation classique pratiquant également le sousaphone en fanfare.

Le trio va faire ses gammes en participant au Festival International de Louisiane puis intégrer les tournées Nueva Onda, société de production et tourneur bien connu, en multipliant les concerts, aussi bien sur de grandes scènes que dans des salles plus modestes.

Enregistré en décembre 2017 et janvier 2018 au Studio de la Frette, un vieux manoir du 19esiècle, par le brestois Nicolas Queré, ce disque donne dès la première écoute une impression de puissance rare. On est comme happé par une sonorité brutale et des textes sans concession. Un son qui retranscrit le nom du groupe. Oui parce que c’est quoi au juste Delgrès ? Sous ce nom, le trio rend hommage au Colonel Louis Delgrès, résistant anti-esclavagiste qui s’opposa aux troupes de Bonaparte. Acculé par les troupes consulaires, Delgrès se fera sauter avec 300 de ses compagnons d’infortune en mai 1802 mettant en principe l’adage : « Vivre libre ou mourir ». Aujourd’hui le nom de Delgrès apparait parfois sur certaines plaques de rues ou de rond point et sur de rares façades d’écoles. En 2002, pour commémorer le bicentenaire de la mort du Colonel, la Poste éditera un timbre à son effigie. Une plaque commémorative à sa mémoire est installée dans la crypte du Panthéon.

Concrètement, il ne nous semble pas plus con de s’appeler Delgrès que BB Brunes ou Shaka Ponk, bien au contraire.

Si les influences et les orientations musicales des trois membres se retranscrivent pleinement dans ce répertoire, le groupe se caractérise par l’utilisation d’un dobro, d’un sousaphone faisant office à la fois de basse et d’instrument à vent et enfin par l’emploi de textes créoles, trois caractéristiques insolites qui démarque le répertoire de la production actuelle. Une vraie marque de fabrique !

« Mo Jodi », avec sa sonorité tribale viscéralement originale est bien le disque de la rentrée. © Photo Jérôme Travers

En ouverture, « Respecte Nou », chanté en créole, tient autant du blues des collines du Nord du Mississippi que du folk mandingue entendu sur les routes du désert transsaharien. Brut et hypnotique, un premier morceau qui renvoie vers le « « Clap Your Hands » du Révérend Peyton et vers l’univers de RL Burnside. Avec « Mo Jodi », une ancienne compo de Pascal Danaë, la pression de retombe pas d’un cran et conduit vers une transe plus métronomique. Et pourtant le titre traduisible par mourir aujourd’hui n’avait pas de quoi au départ nous emmener vers l’extase béate.

Petit interlude de vingt secondes tiré d’une allocution présidentielle. Sur « Mr President », la voix semble comme filtrée sur un sujet sensible chanté en créole, un message à l’adresse de nos gouvernants, aussi puissants qu’inefficaces. Changement de tempo avec « Vivre sur la Route », un folk dans lequel le français, le créole et l’anglais viennent se combiner avec une plus grande candeur. « Sere Mwen Pli Fo » s’annonce encore moins gai, le chanteur n’a pu faire ses adieux à un proche disparu, la voix de Skye Edwards, chanteuse du groupe Morcheeba, se positionne par son timbre comme un baume cicatrisant. Plus léger et plus dansant, « Can’t Let You Go » nous offre un beau voyage entre le Gwoka guadeloupéen, le bèlè martiniquais, deux folklores patinés de pulsations cherokee pouvant rapeller Junior Kimbrough.

Avec son intro mêlant orage et bruit d’eau, « Ramene Mwen », un hymne contre l’exclusion, diffuse un vrai moment de grâce. « Chak Jou Bon Die Fe » une ballade folk oscillant entre les Caraïbes et le fleuve Niger, avec un peu d’imagination, le dobro prendrait des allures de ngoni, instrument à quatre cordes. Autre grand moment de plénitude avec « Pardoné Mwen », une ballade mélancolique dans laquelle, le sousaphone sort de l’ornière rivalisant avec la trompette et le bugle de Rafgee.

Si ce disque comprend des tempos plongeant l’auditeur vers la transe et l’hypnotisme avec des titres percutants et accrocheurs, le second chapitre constitué de phases mélancoliques s’avère après plusieurs écoutes tout aussi captivant. « Mo Jodi », avec sa sonorité tribale viscéralement originale est bien le disque de la rentrée. On pourra juste reprocher au groupe de ne pas incorporer un ou deux titres en anglais afin de casser la routine. Seul petit bémol, « Vivre sur la Route » nous parait plus faible, lorgnant sur le répertoire de De Palmas (il y a bien pire). Delgrès est un pont bien tripant entre les musiques créoles des Antilles, le Blues du Delta et de la Louisiane et le chant des griots mandingues ou des bambaras de Ségou.

Pour ceux qui ont vu le groupe en concert, signalons que ce disque ne retranscrit pas complètement l’énergie, l’envoutement, le magnétisme et la puissance narcotique que la formation parvient à diffuser sur scène. A l’heure où j’écrivais ces modestes lignes, le groupe partait en tournée aux Etats Unis.

Pour résumer, l’écoute de ce disque renverrait presque vers une image du film « Shangaï Kid », lorsque Chon Wang (Jackie Chan) et Roy O’ Bannon (Owen Wilson) fument un calumet de la paix avec leurs amis indiens. Le soldat chinois ne connaissant visiblement pas le pouvoir des plantes qui font rire, regarde le pistoléro blondinet et lui dit : « Puissant ! ».

Avec « Mo Jodi », Delgrès délivre une œuvre puissante et sincère. Souhaitons que les petits cochons ne les mangent pas, l’osmose et la cohésion entre les trois musiciens semble grandir concert après concert.

Kingbee

 

 

 

 

 

 

 

 

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