Crossroads

Anthologie

Le blues est la musique du diable. Mais le ciel est proche de l’enfer, et entre le blues et les musiques de dieu que sont spiritual ou le gospel, il n’y a souvent qu’un accord de différence. Un accord qui fait toute la différence, cependant, parce que par dessus son entrelacs de notes se coulent des paroles qui consacrent la perte de toute innocence. Normal, puisque le blues est né dans un creuset alchimique où l’homme et le démon ont scellé un pacte. Noirs, fils ou descendants d’esclave, les premiers « crieurs » de blues ont vendu leur âme pour négocier sur terre des bribes de paradis. Et ce contrat faustien a pris place en un lieu lourd de symboles, un carrefour désert entre deux routes à minuit, l’heure de tous les crimes. Pourquoi un carrefour ? C’est ce que nous allons tenter d’expliquer en déroulant le fil du mythe.
Par Michel Lauwers

Dans le petit monde des amateurs de blues, l’anecdote est connue. Elle se déroule à la fin des années 1920, dans l’Etat du Mississipi. Plus précisément, dans la région du Delta, soit un triangle de terres délimité par le fleuve Mississipi, par la rivière Yazoo et par leur point d’intersection à quelques miles au nord de la ville de Vicksburg. Elle a deux versions, avec deux protagonistes différents qui tous deux graveront quelques morceaux mémorables pour les générations futures, mais qui de leur vivant ne leur rapporteront qu’un modeste succès d’estime. Il faut savoir en effet que leurs disques étaient catalogués « Race Records » et n’étaient distribués que parmi les populations noires, selon des circuits de distribution propres : une forme de ségrégation parmi tant d’autres, et qui ne disparaîtra réellement qu’après la guerre lors de l’avènement du rock and roll… Mais revenons-en à l’anecdote. Chronologiquement, le premier à raconter cette histoire s’appelle Tommy Johnson. Ce chanteur guitariste né en 1896 à Terry, près de Jackson (Mississipi), n’a enregistré qu’une quinzaine de blues avant d’être à la fois victime de la Grande Dépression, qui a tari les finances des marques de Race Records, et de son penchant invétéré pour l’alcool. Parmi ses morceaux appelés à connaître une certaine gloire après sa mort, citons « Canned Heat », qui dans les années soixante inspirera le nom d’un groupe de rock qui deviendra célèbre, ou « Big Road Blues ».
Tommy raconte qu’il a appris à chanter et jouer le blues en se rendant à un carrefour désert peu avant minuit. Avec sa guitare, bien sûr… Sur les douze coups de l’heure fatidique, un géant noir est apparu, qui lui a pris son instrument, l’a accordé (Tommy n’était donc pas même capable d’accorder sa guitare, ce qui donne une idée de son niveau de jeu), a sans doute joué lui-même quelques morceaux, avant de lui rendre sa mitraillette. Et miracle, dès ce moment Tommy savait jouer et chanter comme pas un ! Ce qu’il n’a jamais clairement expliqué, c’est si pour le compte il lui avait cédé le contrôle de son âme.

Robert Johnson, un Rimbaud afro-am

Le deuxième protagoniste s’appelle Robert Johnson, sans lien de parenté avec le précédent. Robert allait connaître une gloire phénoménale après sa mort, survenue en août 1938 alors qu’il n’avait que vingt-six ans. Sa biographie en fait une sorte d’Arthur Rimbaud de la culture afro-américaine. Parmi ses morceaux les plus repris, les plus copiés, figurent « Sweet Home Chicago » (dont une longue version endiablée… dans le film « Blues Brothers »), « Dust my broom », « Come on in my kitchen », « Walking Blues » (pour lequel Robert s’est lui-même inspiré du tube d’un autre bluesman, Son House) sans oublier « Me and the Devil (were walking side by side)» (en soi tout un programme) et… « Crossroads ».
Mais n’allons pas trop vite en besogne. D’abord l’anecdote : en 1927, Robert a seize ans, il habite à proximité de la plantation Dockery’s où se produisent quasi quotidiennement trois « pointures » de cette musique naissante qu’est le blues du Delta : Charley Patton, Son House et Willie Brown. Trois guitaristes qui hachent lourdement la mesure sur leurs six-cordes en utilisant le pouce de leur main droite comme un battoir. Trois musiciens qui jouent du « bottleneck » avec talent : s’inspirant du style des guitaristes hawaiiens, ils ont cassé le goulot d’une bouteille qu’ils ont ensuite glissé à l’annulaire de leur main gauche, de sorte qu’en posant celui-ci sur les cordes de leur instrument, ils lui arrachent des sons glissés d’une intensité acoustique profonde et bouleversante. Le jeune Robert aimerait bien maîtriser lui aussi ces techniques. Il s’entraîne secrètement, puis, un jour, il n’y tient plus : lors d’une soirée animée par le fameux trio, il monte sur scène, demande à Patton et ses acolytes s’il peut jouer lui aussi. Amusés, Patton, House et Brown le laissent faire. Robert se lance et… se plante magistralement. Entre parenthèses, le saxophoniste de jazz bop Charlie Parker connaîtra une mésaventure semblable à ses débuts, en se lançant la première fois sur scène lors d’une jam session : il n’avait appris à jouer que dans un ton et ignorait que le morceau interprété exigeait des changements de tons… Retour à Robert Johnson qui se retire sous les rires et les quolibets. Il aura l’occasion de ruminer son humiliation puisque peu après, sa mère l’entraîne dans une autre localité, à des milles de Dockery’s.
Ensuite commence le mystère : que s’est-il passé durant les six mois qui suivirent la déconfiture de Robert ? A en croire Son House, qui fut interviewé sur tout ceci trente ans plus tard quand des musiciens blancs enthousiastes l’ont « redécouvert » (et réenregistré), Robert est réapparu six mois plus tard et a repassé son examen d’entrée dans le cercle étroit des crieurs de blues : cette fois, il les a tous laissés sur le cul. Il jouait divinement de la guitare et chantait comme un maître des paroles de son cru, pas piquées des vers, soit dit en passant ! Une véritable métamorphose, selon Son House qui trente ans plus tard n’en était toujours pas revenu (1).
L’explication ? On la trouve en partie dans les paroles de sa chanson « Crossroads » :

Je suis allé au carrefour,
Suis tombé à genoux,
J’ai demandé au Seigneur d’avoir pitié de moi
Et de bien vouloir me sauver.

(I went down to the crossroads,
Fell down on my knees
Asked the Lord above “Have mercy now
Save poor Bob if you please”)

On ignore si c’est Robert lui-même qui a fait circuler la rumeur, mais le fait est que celle-ci est allée s’amplifiant au point de passer pour réalité historique : l’adolescent humilié de Dockery’s s’est rendu à un carrefour isolé sur le coup de minuit, y a rencontré non pas Dieu, mais un grand diable noir qui a ensorcelé sa guitare (et sa voix), vraisemblablement au prix de son âme. Et voilà, comme Tommy avant lui, Robert s’est ménagé un sort plus favorable en faisant commerce avec le malin.
De toute façon, ça tombait bien, puisque le blues est la musique du vice, celle de la drague, de la bringue, de l’amour sous toutes ses formes, et puis aussi de la criminalité, des meurtres, des jugements et, qu’on soit coupable ou non, des condamnations. Parce que c’est le destin des descendants d’esclaves à la peau sombre, de passer pour coupables quoi qu’il arrive et quoi qu’ils aient fait dans cette Amérique de la pauvreté et de la ségrégation. Bref, Robert s’est acoquiné avec Satan et il s’en fiche, il en rit même, il en plaisante, confer ces vers de la chanson « Me and the Devil » :

Tôt ce matin
Quand tu as frappé à ma porte
J’ai dit : « bonjour Satan,
Je crois qu’il est l’heure d’y aller »

(Early this morning
When you knocked upon my door
I said : « hello Satan
I believe it’s time to go »)

Un avant-goût de rock and roll

Vous me direz que ni Tommy, ni Robert Johnson n’ont à proprement parler inventé le blues. Pas plus que W.C. Handy ou Jelly Roll Morton n’auraient inventé le jazz. C’est exact, à cette nuance près que Robert Johnson a sans doute réinventé le blues, au point que la plupart des exégètes du genre voient en lui le précurseur du blues de Chicago, un blues électrique et puissant qui découpe les notes au scalpel pour en autopsier la trame de désespérance. Au point aussi que nombre de spécialistes du rock voient en lui le précurseur du rock and roll (2), ne serait-ce que par la manière dont il « pulse » les basses ou par la violence de son chant. Bref, le petit gars de Dockery’s a recréé quelque chose au départ des vieilleries jouées par ses pairs, les Charley Patton, Son House et autres Skip James qui hantaient alors les « barrelhouses » (baraques en bois servant de salles de bal) du Mississipi. Il a donné une telle ampleur au blues que même les Blancs de l’époque ont commencé à s’y intéresser, témoin John Hammond qui avait prévu en 1938 d’inviter Robert Johnson à un méga-concert « Spirituals to swing » au Carnegie Hall de New York… Une invitation qui malheureusement arrivera trop tard : entre-temps, le bluesman avait été assassiné à Greenwood, empoisonné par un mari jaloux (3).

Egarer le fantôme du condamné

Mais pourquoi le carrefour ? Pourquoi cette rencontre avec le démon en ce non-lieu par excellence qu’est l’intersection de deux routes ? Pourquoi symboliser de la sorte la fièvre créatrice ou l’inspiration musicale ?
Dans le beau film documentaire « Blues Road Movie » (4), Louis Mouchet nous donne une première réponse, qui renvoie à l’Afrique et aux terres ancestrales des esclaves noirs américains. Dans le panthéon animiste de certaines populations du Cameroun et du Nigéria, le dieu (ou diable ?) Legba est réputé se tenir au croisement des chemins, où tout homme peut venir l’implorer d’agir pour infléchir un sort défavorable, nous apprend Louis Mouchet. Le mystérieux bonhomme avec qui Tommy et Robert Johnson auraient traité ne serait qu’une forme dérivée, américanisée, de ce Legba à qui ils auraient demandé de manière symbolique la faveur de pouvoir chanter le blues. On se trouverait donc face à un joli exemple de syncrétisme religieux, d’autant plus explicable que toute la musique noire américaine semble baigner dans un océan de spiritualité ¯ fût-elle « négative » comme dans le cas du blues (ou plus tard du rock and roll) opposé au spiritual. A noter que Legba, alias Eshu au Brésil, est réapparu de l’autre côté de l’Atlantique via les rites vaudous.
D’autres lectures du mythe sont possibles. Pour l’interpréter, on peut privilégier la piste de l’âme. Robert Johnson lui-même en parle dans « Me and the Devil blues » :

Tu peux enterrer mon corps au bord de l’autoroute
Comme ça mon vieil esprit mauvais
Pourra prendre un bus Greyhound et rouler.

(You may burry my body down by the highway side
So my old evil spirit
Can get a Greyhound bus and ride.)

Nous revoilà quasiment au carrefour, et avec une âme baladeuse s’il vous plaît ! L’âme d’un mort, bien sûr. En Angleterre, une étrange coutume a persisté jusqu’au début du XIXème siècle : quand un criminel condamné à la peine capitale mettait fin à ses jours avant l’exécution, on l’enterrait sous les pavés d’un carrefour après lui avoir planté un pieu dans le corps. D’après les écrivains P.D. James et T.A. Critchley (5), cet étrange punition s’appuyait sans doute sur une antique superstition selon laquelle le fantôme (l’âme) du damné risquait de venir hanter les vivants. En agissant de la sorte, on ne risquait plus rien : si d’aventure le fantôme réussissait à se dégager du pieu, au carrefour il ne saurait pas quelle route prendre ! Il suffisait d’y penser…
On retrouve là plusieurs des principaux ingrédients du mythe fondateur du blues. Et les versets de la chanson de Johnson qu’on vient de citer exploitent la même veine : le bluesman espère que son âme pourra voyager car elle sera en bord d’autoroute et non à un croisement, ce qui fera toute la différence. Rien de contradictoire. Johnson ne contredit pas davantage la version de l’âme vendue au diable, puisqu’il a soin de préciser « my evil spirit », soit son âme dédiée au mal, c’est-à-dire damnée. On peut en conclure qu’il existait un vieux fond de superstition anglo-saxonne dans lequel nos bluesmen ont, consciemment ou non, allègrement puisé.

Nouveau Cerbère

Une piste parallèle mène au symbolisme judéo-chrétien du bien et du mal ainsi qu’à la mythologie grecque. Le carrefour est un lieu ésotérique par excellence, nous explique Robert Ambelain (8), un spécialiste de la kabbale et des manuscrits apocryphes, et ce n’est pas pour rien que jadis les chrétiens y érigeaient systématiquement des calvaires. Le croisement des routes est en effet symbolique du choix entre le Bien et le Mal, poursuit-il, de même qu’il symbolise le « double chemin » séparant le monde des morts de celui des vivants.
On retrouve le même récit dans la mythologie grecque, où le chien Cerbère filtre les vivant et les morts à un carrefour dont l’une des voies mène à Hadès, soit aux Enfers. Ce sont toujours les mêmes ingrédients : le blues représente le mal, la musique du diable, celle qui nous mènera en enfer et c’est au carrefour que l’individu fait son choix. Jusque là, il peut encore refuser de s’engager dans le vice, la voie de la vertu (celle d’autres musiques) lui reste ouverte. On notera que, comme dans le mythe de Faust, cette interprétation ne prévoit pas de rédemption. Une fois la route choisie, plus moyen de revenir en arrière. On est damné une fois pour toutes. D’où peut-être le fond du désespoir qu’on touche quand on se laisse embarquer par les chansons de Robert Johnson et qu’on coule avec lui dans un naufrage moral au caractère inéluctable.

Le phénix, mythe cruciforme de la création

Pour peu qu’on prenne le nécessaire recul, tout carrefour dessine ou reproduit aussi à la surface de la terre une croix géante. La croix, symbole chrétien de résurrection, bien sûr, mais également avant cela symbole grec de renaissance : car c’est sur un fagot de bois disposé en croix que le phénix est rené de ses cendres. Et l’histoire de Tommy ou Robert Johnson est bien le récit d’une renaissance, de la résurrection d’un homme qui n’était rien et qui soudain se découvre artiste, griot, chantre, héraut, porte-parole de ses frères humains.
Cela fait sans doute beaucoup de pistes d’interprétation pour un récit aux allures d’anecdote. C’est que la musique dont on célèbre ainsi la (une des) naissance(s) est très riche, qu’elle est profondément ancrée dans le passé de ses pères et qu’elle touche, peut-être, au mythe universel de la création.

Michel « Blind » Lauwers

Notes :
(1) Voir l’interview de Son House dans « Delta Blues Guitar » de Stefan Grossman, Oak Publications, 1969.
(2) Lire par exemple à ce sujet l’excellent « Héros oubliés du rock’n’roll » de Nick Tosches aux Editions Allia, 2001.
(3) Greil Marcus, dans son livre « Mystery Train » publié en français par les éditions Allia en 2001, fait le bilan des dernières découvertes concernant les circonstances de sa mort.
(4) Un film de Louis Mouchet produit par Michel Hugues (Tam Tam) avec l’aide de la Rtbf.
(5) P.D. James et T.A. Critchley : « Les meurtres de la Tamise ». Edité par Fayard.
(6) Robert Ambelain : « Jésus ou le mortel secret des templiers ». Edité par Laffont.

 

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2 Commentaires
  1. doc Robur 12 années Il y a

    C’est un magnifique article, Blind Mike, et s’il y a quelque part un diable et un bon Dieu, c’est sûr qu’ils l’ont lu en écoutant les complaintes de pauvres humains jetés ? la surface de notre vieille boule de glaise. On écoute le blues en Enfer depuis la chute des anges maudits, et les anges en écoutent en cachette dans les toilettes du paradis! Si un jour tu publies un recueil de tes textes sur le blues, n’oublie pas d’en aviser les amis de docteur Blues! Merci d’avance…

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